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Faire baisser les décès, pas le financement

Nous devrions porter le coup fatal dans la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Le Fonds mondial doit exiger la tenue d’une conférence extraordinaire réunissant les bailleurs de fonds en vue d’endiguer ces maladies mortelles.

L'annonce par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme d’annuler sa prochaine vague de financement ne pouvait pas plus mal tomber. Pour moi, comme pour des milliers de professionnels de la santé de Médecins Sans Frontières (MSF) et d’autres ONG, la nouvelle a eu l'effet d'une bombe. Au moment même où des années d’efforts considérables et les dernières avancées scientifiques apportaient l'espoir de faire reculer les trois pandémies qui déciment chaque année des millions de vies, les bailleurs de fonds décident de se désengager du Fonds mondial. Ainsi, au lieu de poursuivre notre lutte pour contrer ces épidémies mortelles, les ministères de la Santé des pays les plus durement touchés assistent à l’anéantissement des progrès durement accomplis.

 

Un million de vies sauvées par an

Si les programmes médicaux mis en œuvre par MSF sont financés principalement par les contributions de donateurs privés, les ministères de la Santé dépendent en grande partie du soutien du Fonds mondial. Créé en janvier 2002, le Fonds mondial est devenu un filet de secours pour des millions d'individus dans les pays où MSF travaille et, selon les estimations, ce volet du financement a directement contribué à sauver un million de vies en moyenne par an. Nous avons vu les ministères de la Santé mener avec succès des programmes ambitieux qu’ils n'auraient jamais pu imaginer pouvoir mettre en place sans un financement extérieur.

Mais en raison des bailleurs de fonds qui retardent ou soustraient même parfois totalement les capitaux promis, le Fonds mondial fait face à une crise financière sans précédent. Privé de ressources pour financer de nouveaux projets jusqu’en 2014, il a annoncé aux pays bénéficiaires qu’ils devraient suspendre l’intensification de la lutte contre le sida pendant trois ans, à moins qu’ils ne disposent de subventions déjà approuvées. Quant à la lutte contre la tuberculose et le paludisme, elle risque de subir le même sort. Concrètement, cela signifie que les ministères de la Santé seront contraints de rationner les soins de santé et de prendre la difficile décision de fournir des traitements de moindre qualité pour économiser de l’argent. Et tout ceci se produit au moment même où le progrès scientifique serait en mesure de faire reculer ces trois maladies.

Prenons l'exemple du sida. Il y a 10 ans, dans des pays comme la Thaïlande et l'Afrique du Sud, MSF a dirigé des programmes pilotes remettant en cause l'idée selon laquelle il n'était pas possible de fournir un traitement dans les pays pauvres. Cette année, soit 30 ans après le début de l'épidémie, la recherche a démontré que le meilleur moyen d’endiguer la pandémie de VIH/sida était de traiter les personnes séropositives. En effet, un patient qui bénéficie d’un traitement précoce a 96% moins de chance de transmettre le virus. Aujourd’hui toutefois, la majorité des personnes dépistées ne reçoivent toujours pas de traitement.

Le traitement contre le VIH peut être un outil précieux dans la prévention du sida. Nous avons là une occasion historique de faire régresser la maladie. En cette période critique, les donateurs institutionnels doivent financer le Fonds mondial afin de donner aux pays les moyens de mettre en œuvre des programmes audacieux pour infléchir l’évolution de l'épidémie. À la place, les pays ont été invités à ajourner leurs projets.

Prenons maintenant le cas de la tuberculose. Bien que le nombre de cas demeure terriblement élevé et que les formes plus virulentes et résistantes aux médicaments soient en augmentation, le nombre mondial de cas est pour la première fois en baisse. Là encore, le traitement passe par la prévention, car les patients traités sont moins contagieux. Une nouvelle percée en technologie de diagnostic a permis d’améliorer le dépistage des patients atteints de tuberculose résistante, et par conséquent, de leur prescrire le traitement adéquat. Mais il est urgent à présent de passer au niveau supérieur.

En ce qui concerne le paludisme, l'association de mesures préventives comme la fourniture de moustiquaires et de thérapies combinées efficaces a réduit considérablement l'incidence de la maladie. Un essai clinique novateur mené en 2010 a montré que l’amélioration des traitements contre les formes graves de paludisme chez les enfants peut grandement réduire le taux de mortalité. Malgré cela, on continue de traiter les enfants avec de la quinine, moins chère, mais aussi beaucoup moins efficace. Ainsi, des centaines de milliers de personnes, des enfants en bas âge pour la plupart, continuent de mourir chaque année du paludisme. Même si la prévention demeure le meilleur moyen de combattre le paludisme, le coût de mise en œuvre des traitements contre les formes graves de la maladie s'élèverait, selon les estimations de MSF, à plus de 30 millions de dollars, mais permettrait de sauver 200 000 vies par an.

Des engagements à respecter

La conjoncture n’a jamais été aussi propice pour aller de l’avant, capitaliser les progrès enregistrés et utiliser les nouvelles preuves scientifiques pour endiguer ces pandémies. Les pays touchés par ces fléaux doivent assumer leurs responsabilités. Nombreux sont ceux qui veulent être ambitieux et endosser un plus grand rôle dans la lutte contre ces maladies. L’Ouganda, par exemple, souhaite doubler le nombre de personnes traitées contre le VIH, et l'Ouzbékistan, prévoit d'augmenter de manière significative le nombre des patients traités contre la tuberculose résistante. Mais comment ces pays prendront-ils de telles mesures si le Fonds mondial n’est plus capable de leur fournir les financements nécessaires?

Le conseil du Fonds mondial doit sortir de sa torpeur et tirer la sonnette d'alarme sur cette situation d’urgence. Il ne doit pas consentir à rationner les traitements ni accepter que le désengagement des bailleurs de fonds fasse échouer ses initiatives. D’ici le prochain semestre, le conseil doit organiser d'urgence une réunion avec les pays donateurs pour accroître en 2012 les ressources financières nécessaires aux pays bénéficiaires. Les pays qui ont donné leur parole doivent honorer leur engagement financier. Les anciens et les nouveaux pays donateurs, y compris les grandes puissances économiques comme la Chine, l’Inde et le Brésil, dont on attend encore la contribution financière cette année, doivent concrétiser leurs promesses.

Il est inacceptable et inconcevable que le Fonds mondial marque ses 10 ans d’histoire en offrant au monde une interruption de trois ans dans la lutte contre ces trois pandémies. Les bailleurs de fonds doivent tenir leurs engagements.

Dans le cadre de mon travail avec MSF, j'ai vu des gens mourir du sida, de la tuberculose et du paludisme. Mais ces dernières années, j'ai surtout vu des personnes survivre à ces maladies. Le Fonds mondial se trouve au cœur du projet de santé le plus ambitieux de l'histoire, et des millions de patients sont aujourd'hui la preuve vivante de son succès. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de gâcher l'occasion qui nous est offerte aujourd'hui de porter un coup fatal à ces maladies.

Le Dr. Unni Karunakara est le président international de Médecins Sans Frontières (MSF), une organisation humanitaire médicale indépendante qui œuvre dans plus de 60 pays. En 2010, MSF a traité plus de 180 000 personnes séropositives dans près de 20 pays, 30 000 personnes atteintes de tuberculose et 1,6 million d’autres souffrant du paludisme.