Dans l'ombre d'Ebola et du Covid-19 : la plus grande épidémie de rougeole jamais enregistrée en R.D.Congo

« Ça va danser ! » prévient Héritier avant de s’élancer avec sa moto sur la piste sablonneuse qui relie Lisala à Boso Manzi, dans la province de la Mongala, au nord de la RDC. « Il n’a pas plu depuis longtemps, et avec tout ce sable ça va être du sport d’arriver là-bas. »

Comme le reste du convoi de motards MSF derrière lui, Héritier transporte à l’arrière de sa moto une grosse boîte remplie d’accumulateurs de froid et de l’un des plus précieux trésors dans cette région : des vaccins contre la rougeole.

Het konvooi met vaccins baant zich een weg door het droge zand tussen Lisala en Boso Manzi. © Caroline Thirion, februari 2020
Le convoi de motards MSF sur la piste sablonneuse reliant Lisala à Boso Mansi © Caroline Thirion, février 2020.

La province de la Mongala a été durement affectée par l’épidémie de rougeole qui a tué plus de 6,600 enfants en RDC depuis janvier 2019. Malgré les campagnes de vaccination menées dans la province par l’OMS et les autorités congolaises en décembre, des centaines de cas ont été notifiés dans la zone de santé de Boso Manzi début 2020, et MSF a donc envoyé une équipe d’urgence sur place pour évaluer la situation, lancer une nouvelle vaccination et soutenir la prise en charge des malades.

Chaque délai alimente l’épidémie

Eclipsée par l’épidémie d’Ebola, la réponse à la flambée de rougeole en RDC a dès le début souffert d’un manque d’attention. Il aura fallu des mois pour déclarer l’épidémie en juin 2019, et les campagnes de vaccination des autorités ont connu d’importants retards, des problèmes de coordination et un manque de partenaires – focalisés pour beaucoup sur la gestion de la crise Ebola. Planifiées deux ans plus tôt, les activités supplémentaires de vaccination (AVS) n’ont démarré qu’en octobre 2019.

Cette situation a contribué au très lourd bilan humain dans le pays. L’épidémie de rougeole est la plus meurtrière qu’ait enregistré le pays. Et la plus importante au monde.

« Aujourd’hui, le nombre de cas a baissé mais l’épidémie est loin d’être finie et certaines zones enregistrent même des hausses » explique Emmanuel Lampaert, coordinateur des opérations de MSF pour la RDC. « Une action urgente est requise dans une centaine de zones de santé. Depuis janvier, plus de 50.000 cas de rougeole ont officiellement été notifiés, et plus de 600 décès. Un grand nombre de zones connaissant une hausse des notifications et des décès ne sont même pas incluses dans le dernier plan de riposte national. »

De kleine Putu Manzi is amper vier maad oud. Ze heeft symptomen van de mazelen.
La petite Putu Miganzi a à peine quatre mois. Elle présente des symptômes de la rougeole. © Caroline Thirion, février 2020

Dans ce contexte déjà difficile, de nouveaux obstacles à la vaccination sont récemment apparus suite à la pandémie de COVID-19.

« Il est crucial de mettre en œuvre les mesures de prévention du coronavirus pour protéger les populations et le personnel de santé, surtout dans un pays où les capacités sanitaires sont très limitées », poursuit Lampaert. « Mais ces mesures affectent aujourd’hui la réponse aux autres urgences vitales, comme la rougeole. Le transport des vaccins et des équipes, par exemple, ou l’organisation des vaccinations de masse. » Ces obstacles ont un lourd impact sur les efforts à mener pour maitriser l’épidémie. « Chaque délai supplémentaire accroît le risque de voir l’épidémie de rougeole s’étendre et tuer davantage d’enfants. Lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, l’interruption des campagnes de vaccination a entraîné une résurgence de la rougeole. »

“Les besoins sont gigantesques”

Le long de la route de Boso Manzi, la population salue le passage du convoi de motos dans leur difficile périple de six heures. Cette piste est la seule qui relie la zone de santé à la capitale provinciale. Et comme dans la plupart des localités reculées et difficiles d’accès, les ‘tueurs silencieux’ – rougeole, paludisme, diarrhées, infections respiratoires – sont ici une réalité quotidienne.

« Les besoins sont immenses mais l’approvisionnement en médicaments de nos centres de santé reste difficile » explique Gédéon Mushadi, le médecin chef de zone. « Le peu qui est disponible dans chaque structure n’arrive pas à couvrir les besoins de la population. »
 

Alphonsine Ekima heeft haar dochtertje verloren aan mazelen
Alphonsine Ekima a perdu sa fille à cause de la rougeole. © Caroline Thirion, février 2020.

Alphonsine Ekima, 43 ans, a vécu cette situation dans sa chair. Il y a un mois et demi, elle a perdu sa fille Marie, âgée de trois ans. La petite a été enterrée le même jour que sa cousine, elle aussi décédée des suites de la maladie. « Marie est la quatrième enfant que je perds », dit-elle. Comme Alphonsine, Mada Mado a également perdu sa fille il y a quelques semaines. « Mes six autres enfants ont tous attrapé la rougeole, alors qu’ils ont été vaccinés en décembre », témoigne-t-elle.

Une situation qui n’étonne pas Philippe Mpabenda, le médecin en charge de l’intervention d’urgence de MSF en ce mois de février. « L’efficacité des vaccins dépend fortement de la capacité à les maintenir à une température allant de 2 à 8 degrés Celsius », explique-t-il. « Or, dans les zones reculées comme celle-ci, les structures de santé locales n’ont pas de chaîne du froid et manquent de moyens de transport. Les vaccinations se concentrent souvent dans l’environnement immédiat de certains centres de santé, et n’atteignent pas les communautés plus éloignées. »

Patiënten met ernstige symptomen worden doorverwezen naar het ziekenhuis van Boso Manzi.
Les patients présentant des symptômes graves sont envoyés à l'hôpital de Boso Manzi. © Caroline Thirion, février 2020.

La rougeole, et au-delà

A l’hôpital général de Boso Manzi, où MSF appuie la prise en charge des patients rougeoleux, l’impact de l’épidémie est frappant. Dans l’aile qui leur est réservée, les mères et leurs enfants malades s’alignent sur les nombreux lits.

Au milieu de la pièce, Dobo Mambanza, 3 ans, gémit dans les bras de sa mère. La fillette lutte pour ouvrir la bouche, le visage marqué par la maladie. Sa mère a parcouru 65 kilomètres pour venir ci, après que les traitements traditionnels aient échoué à soigner les premiers symptômes.

« La rougeole affecte le système immunitaire et rend les enfants vulnérables à de nombreuses infections », explique la docteure Patrizia Giangrande en examinant la petite. « Cela peut générer des complications respiratoires, neurologiques, et favorise la malnutrition. A cause de son infection oculaire et les dommages à sa cornée, Dobo ne retrouvera malheureusement plus la vue. »

A côté d’elle, Mbisa Eme Kosenge, 3 ans, se bat aussi contre la maladie. Elle a contracté la tuberculose et montre de signes de malnutrition. Mais après 10 jours de traitement, elle pourra rejoindre son village et sa famille, à 55 kilomètres d’ici.

© Caroline Thirion, februari 2020
© Caroline Thirion, février 2020.

“On court derrière les foyers d’épidémie”

Au cours des six semaines d’intervention de MSF à Boso Manzi, plus de 1,000 patients comme Dobo et Mbisa ont été soignés ici. Hors de l’hôpital, les équipes ont vacciné plus de 44.000 enfants à travers les différentes aires de santé de la zone.

« On court derrière les foyers d’épidémie », explique Philippe Mpabenda. « Le mois dernier, notre équipe était dans la province de l’Equateur, et nous nous apprêtons à partir dans une autre province. C’est encore la réalité de l’épidémie à ce stade ».

Du Haut-Uélé au Kongo Central, du Nord-Ubangi au Sud-Kivu, les équipes de MSF se sont déjà déployées dans une dizaine de provinces en 2020 pour lutter contre la rougeole, vaccinant plus de 260.000 enfants et offrant des soins à plus de 17.500. En 2019, 816.000 enfants avaient déjà été vaccinés contre la rougeole par MSF, et 50.000 patients avaient bénéficié de traitements.

Aujourd'hui, alors que tous les yeux sont rivés sur la pandémie de COVID-19, MSF continue de répondre aux autres urgences sanitaires telles que la rougeole, en RDC et partout ailleurs. Tout en soutenant la réponse à la nouvelle pandémie et en adaptant son approche, MSF craint que d’autres crises majeures voient rapidement le jour si les efforts sanitaires se focalisent uniquement sur le COVID-19.

« Si les efforts ne sont centrés que sur le COVID-19, d’autres crises majeures sont à venir », avertit Emmanuel Lampaert. « Réduire les activités de vaccination, la prévention de la malaria ou l’appui nutritionnel rendra la situation sanitaire encore plus difficile pour le pays. Cela entraînera une mortalité excessive que nous ne pouvons cautionner silencieusement. »