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Comment j'ai survécu au bombardement de l'hôpital de Kunduz

Country
Afghanistan
Theme
Conflits

Nous courions dans le noir le plus total, le chirurgien assistant et moi, sans savoir où aller...

Dr. Evangeline Cua, chirurgienne, était présente dans le centre de traumatologie de Kunduz, en Afghanistan, la nuit du 3 octobre 2015. Elle a miraculeusement survécu aux frappes aériennes américaines sur l'hôpital. Avec ses mots, elle raconte le déroulement de cette nuit effroyable.

C’est de nouveau arrivé la nuit dernière

Le docteur Evangeline Cua
Le docteur Evangeline Cua © MSF. Afghanistan, 2015.

Les infirmiers, qui étaient avec nous quelques instants plus tôt, étaient sortis en courant du bâtiment, tentant d’échapper aux volées de tirs provenant du dessus. Je toussais, en suffoquant à cause de la poussière qui avait envahi les lieux. Sous mon masque de chirurgien, ma bouche était granuleuse, comme si quelqu’un me forçait à avaler du sable. J’entendais mon souffle, mes inspirations et expirations étaient rauques. De la fumée, qui s’échappait d’une salle à proximité, nous empêchait de nous repérer.

Paralysée, incapable de respirer

Finalement, j’ai aperçu une lueur qui provenait du téléphone qu’un homme tenait dans sa main. Il semblait mortellement touché, mais continuait d’écrire un message…peut-être à un être aimé ? J’étais paralysée, incapable de respirer. Je ne savais où aller ni quoi faire. Autour de nous, les bombardements continuaient, à intervalles réguliers ; le sol tremblait et des débris volaient partout. Un. Deux. Trois. J’essayais de les compter, mais les explosions ne semblaient pas vouloir s’arrêter. À huit, j’arrêtai de compter. Je priai de tout mon cœur qu’on s’en sorte vivants.

À l’une des extrémités du bâtiment, des flammes sortaient du toit, s’élevant et scintillant vers le ciel, et se rapprochaient dangereusement des branches d’arbres voisins. L’unité de soins intensifs était en train de brûler.

Nous avons décidé d’aller dans l’autre sens, vers ce qui restait du hall d’entrée de l’hôpital. Une lueur s’en échappait. Nous avons respiré un bon coup, puis nous avons commencé à marcher dans cette direction.

Les débris craquaient bruyamment sous nos pieds. Des décombres continuaient de tomber sur nous. Une explosion d’une force phénoménale avait ravagé la pièce – des câbles pendaient du plafond, des débris s’amoncelaient un peu partout – du verre cassé, du bois, du papier, du ciment, du plastique, des morceaux et des lambeaux en tout genre.

Une scène purement apocalyptique

P*tain ! Ce mot m’échappa. Nous n’avions fait que quelques pas lorsque j’ai trébuché et je suis tombée  sur quelque chose de mou. Un cadavre…ou plusieurs ! Oh mon dieu ! Étouffant un cri et craignant le pire, je me suis relevée doucement. Il y avait quelque chose de collant sur ma blouse et sur l’un de mes gants. M’examinant rapidement, je suis tombée sur une large entaille dans mon genou droit. De petits bouts de verre, qui auraient pu sérieusement me couper, étaient accrochés à ma blouse. J’avais mal partout. Mais rien de grave, heureusement.

Une partie du centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015 
Une partie du centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015 © Dan Sermand/MSF. Afghanistan, 2015.

À tâtons maintenant, nous avions rejoint un mur, le seul endroit encore éclairé, et nous étions mis accroupis en attendant la fin des bombardements. Le silence à l’intérieur était troublant. Inquiétant. Tout était de travers – la porte était au sol, un fauteuil roulant gisait en plein milieu du hall, des papiers traînaient partout.

Pourquoi l'hôpital, pourquoi nous?

Dehors, seul un vrombissement permanent dans les airs nous indiquait la présence de quelque chose. Un avion ? Une frappe aérienne ? Pourquoi l’hôpital ? Pourquoi nous ? Puis, sans prévenir, une autre déflagration, énorme, stridente, secoua le bâtiment. Le plafond s’effondra sur nous et les quelques lumières qui restaient s’éteignirent, nous plongeant dans l’obscurité la plus totale. J’ai hurlé de terreur lorsque des câbles me plaquèrent au sol. C’est tout ce dont je me souviens.

Un cauchemar en continu

Je me suis reveillée en pleurs, totalement désorientée. Cela faisait trois mois que j’étais rentrée d’Afghanistan et, hormis une cicatrice discrète sur le genou droit, cet épisode affreux au centre de traumatologie de Kunduz était presque oublié, enfoui dans ma mémoire. Mais il suffit d’un cauchemar déclenché par le bruit de feux d’artifice pour que mes souvenirs réapparaissent et anéantissent tous les comptes-rendus, consultations avec des psychiatres, techniques de méditation et pages de journal écrites pour me libérer de l’horreur de l’attaque.

L’odeur âcre de fumée, de corps et de cheveux brûlés, de sang mêlée à celle de produits nettoyants et la terreur qui m’avait envahie cette nuit-là étaient de nouveau si réelle que je dus résister à la panique, à l’envie de courir et de chercher un abri. Puis je me souvins que j’étais à la maison, en sécurité et que personne ne pouvait me faire de mal. Je me suis alors demandée pourquoi je m’étais retrouvée dans l’hôpital lors de cette nuit épouvantable.

MSF ! Enfin !

À douze ans, lorsque j’étais encore à l’école primaire, j’avais lu la biographie d’une chirurgienne célèbre. C’est alors qu’était née en moi l’idée d’en devenir une moi-même, souhait qui ne m’avait plus jamais quittée. Je rêvais de porter une tenue de chirurgien et, munie de mon scalpel, d’améliorer la vie des autres.

Une équipe de médecins dans le centre de traumatologie de Kunduz
Une équipe de médecins dans le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

L’envie de travailler dans une zone de guerre, bien que venue plus tard, était déjà sur ma liste à l’époque. C’est pourquoi je pouvais à peine y croire lorsque Médecins Sans Frontières m'a annoncé que j’étais prise en tant que chirurgienne de terrain. MSF ! Enfin ! Malgré les nombreux messages et mises en garde d’amis et de proches inquiets à l’idée que j’aille travailler dans une zone de conflit, je me suis préparée hâtivement pour ma première mission.

Déployée dans une zone de guerre pour travailler dans un centre de traumatologie de cent lits, je m’attendais à crouler sous les patients, à opérer du matin au soir, et à finir si épuisée que chaque nuit, je me traînerais jusqu’à mon lit pour y sombrer dans un sommeil de plomb. Je voulais prendre en charge les cas difficiles : les explosions, les blessures par balle, les cas que j’avais uniquement vus dans les livres – tout ce qui était possible et imaginable.

L'ennui à Kunduz

Mais au cours de mes premières semaines à Kunduz, je me suis sentie relativement inutile. À part quelques lésions hépatiques liées à des accidents de la route et opérations de chirurgie générale, la plupart des cas que je rencontrais impliquaient des fractures osseuses dont je n’étais pas spécialiste. Et les huit nationaux déjà sur place – tous chirurgiens orthopédiques – étaient si talentueux que je commençais à me demander si je servais à quelque chose. Je m’ennuyais.

Je voulais opérer des patients, en faire plus. Après tout, c’était l’unique raison pour laquelle j’étais sur place. J’étais déçue. Il ne me restait que deux semaines avant la fin de ma mission et, à part les visites, les réunions matinales et les quelques cas de blessures à l’arme blanche et de traumatismes abdominaux contondants, ma vie à Kunduz n’était que routine et ennui.

Jusqu’à ce que la guerre commence.

Bonne fête de l’Aïd docteur !

« …portes de la voiture…fenêtres déverrouillées…sautez…voiture…balles perdues. Ne pas…contact…arrêté...sur la voie. » Nous écoutions les instructions de dernière minute. Je n’arrivais pas à me concentrer. Sa voix semblait lointaine. Mon ventre gargouillait et je n’avais pas dormi de la nuit.

Un père et son fils à l'hôpital de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015
Un père et son fils à l'hôpital de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015 © Andrew Quilty/Oculi. Afghanistan, 2015.

« Ok ? » Quatre hochements de tête. Je faisais à peine attention et n’avais entendu que la moitié de ce que la coordinatrice terrain venait de dire. D’une main, je tentais d’attacher mon foulard et de l’autre, j’essayais d’envoyer un message à ma famille.

L’équipe chirurgicale va à l’hôpital. Il n’y a pas de wifi sur place. Je vous appelle quand je suis  de retour dans la maison du personnel. Dis à papa et maman de ne pas s’inquiéter. Tout va bien. :-)

                       Échec de l’envoi du message.

Zut ! J’ai fermé mon sac à dos et tenté de cacher ma frustration, avant de monter dans le véhicule où l’autre femme – l’infirmière surveillante du bloc opératoire – était déjà installée. Le chirurgien orthopédique et l’anesthésiste étaient dans l’autre camionnette.

Mon cœur battait la chamade, j’avais des palpitations. J’ai tenté de m’installer le plus bas possible près de la porte, prête à me lever et à sauter en dehors du véhicule si nécessaire. Les questions s’enchaînaient dans mon esprit – que ferons-nous si on nous bombarde, si on ne nous laisse pas passer, ou pire, si on nous kidnappe ?

Je choisis de rester silencieuse, de maintenir un calme apparent et de me concentrer sur le trajet jusqu’à l’hôpital. Le soleil se levait déjà à l’est lorsque le bruit des explosions s’arrêta soudainement. Les environs redevenaient relativement calmes. Lorsque le signal fut donné, les portes de la maison du personnel se sont ouvertes et les deux véhicules se sont aventurées dans les rues désertes et calmes de la ville de Kunduz.

Le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015  © MSF. Afghanistan, 2015.

L'atmosphère euphorique avant le chaos

Personne ne pouvait alors imaginer ce qui se passerait le lendemain. Malgré la fin des célébrations de l’Aïd, l’une des plus importantes fêtes du monde musulman, l’atmosphère générale à Kunduz était encore euphorique, pleine de joie. Pas un seul coup de feu n’avait été entendu du week-end. Des roses de toutes les couleurs étaient en fleurs et la météo était idéale. Les hommes se serraient la main et s’embrassaient.

Les enfants, vêtus de leurs plus beaux vêtements, jouaient dans la rue, les mains pleines de bonbons. Les gens partageaient leur nourriture, se promenaient librement et rendaient visite à leurs proches. C’était un véritable plaisir de voir les enfants, et même les adultes, nous saluer. Généralement, nos véhicules traversaient plutôt des rues à moitié vides sur le chemin de l’hôpital. Le personnel local et les gardiens nous accueillirent, tout sourire. Aïd Moubarak ! Bonne fête de l’Aïd docteur !

Et pourtant, deux jours après ce week-end absolument idyllique, de violents combats entre les troupes gouvernementales et celles de l’opposition ont éclaté et la ville de Kunduz s’est retrouvée, pour la première fois en quatorze ans, entre les mains des Talibans.

La nuit allait être longue pour nous tous

J’avais perdu toute notion du temps. Seule l’horloge accrochée au mur me rappelait qu’il était déjà tard dans l’après-midi. Des tirs nourris et des explosions continuaient de se faire entendre au loin. Je venais de finir ma sixième opération et essuyais doucement mes mains avec un morceau de tissu près des sanitaires.

Manger et dormir

Ma tenue de chirurgien et mes chaussures étaient pleines de sang. Ces taches étaient probablement liées à l’opération d’une femme enceinte ayant reçu une balle perdue dans le cou. J’étais morte de fatigue. J’étais debout depuis déjà près de neuf heures et avais mal aux jambes. Tout ce que je voulais, c’était manger un plat chaud et dormir.

Au loin, j’ai entendu un infirmier dire que des hommes armés étaient devant l’hôpital, mais qu’ils avaient respecté notre politique concernant les armes à feu. « Très bien », lui répondis-je, tentant d’avoir l’air enjoué. À la hâte, j’ai rejoint notre bureau vide, ouvert mon casier et saisi un paquet de gruau instantané.

Je n’avais rien mangé au petit-déjeuner ni au déjeuner, et si les victimes continuaient d’affluer à l’hôpital, il y avait peu de chance que je mange quoi que ce soit au dîner. J’ai donc entamé lentement mon coupe-faim, savourant chaque morceau. Le panneau « NE PAS MANGER DANS LES LOCAUX » prouvait bien l’état d’extrême épuisement dans lequel je me trouvais. J’ai eu l’impression de rester là une éternité, luttant contre le sommeil et passant en revue mentalement les cas auxquels j’avais été confrontée au cours de cette journée.

Le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

Puis quelqu’un m’appela.

« Docteur, pouvez-vous examiner les patients au service d’urgence et nous dire lequel doit aller au bloc en premier ? » Il semblait stressé.

« Maintenant ?

− Oui, maintenant. »

Il n'avait plus de jambes

Immédiatement je me suis retrouvée avec une blouse blanche pour recouvrir ma tenue pleine de taches. Je le suivi à l’extérieur de la salle d’opérations, sans me rendre compte tout de suite de la singularité de la situation. Il y avait au moins une dizaine de personnes sur le sol. D’autres étaient allongés sur des brancards posés des deux côtés de l’entrée des urgences.

Certaines femmes, en salwar kameez, étaient ensanglantées, l’une d’entre elles enceinte, tandis qu’une autre, le regard vide, fixait le plafond. Les hommes étaient également pleins de sang, leurs vêtements en lambeaux, et un petit enfant gémissait de douleur. Il perdait beaucoup de sang. Soudain, je me suis aperçue qu’il n’avait plus de jambes.

Des hommes. Des femmes. Des enfants. Tous victimes de violences.

Un homme et un enfant en attente de soins dans le centre de traumatologie de Kunduz en mai 2015
Un homme et un enfant en attente de soins dans le centre de traumatologie de Kunduz en mai 2015 © Andrew Quilty/Oculi. Afghanistan, 2015.

J’étais choquée par cette scène. Je marchais avec précaution entre les patients, légèrement chancelante, comme étourdie. Il y avait des blessés partout, et d’autres continuaient d’arriver. Je ne voulais pas regarder, et pourtant il le fallait. Débordée, j’ai demandé à l’un des chirurgiens locaux de m’accompagner pour examiner les blessures des patients et vérifier si leurs pronostics vitaux étaient engagés.

Nous avons établi l’ordre de priorité et l’avons inscrit sur leur dossier médical. « Celui-ci va au bloc en premier, puis celui-là. Le patient à l’abdomen ouvert est suivant au bloc 2. Et préviens les gardiens que nous avons besoin de sang. » Et ainsi de suite. Douze patients devaient être immédiatement pris en charge ; les autres pouvaient attendre.

La nuit allait être longue pour nous tous.

La zone noire et les blessés mortels

Je marchais lentement vers la salle d’opérations, l’air profondément triste, lorsque je fus arrêtée par un vieil homme ridé, barbu et au regard très doux. Chose inhabituelle pour un homme afghan, il tenta de me toucher le bras. Dans un anglais hésitant, il me supplia : « Docteur, s’il vous plait. Mon fils est là-bas. Pourriez-vous l’examiner ? », pointant du doigt la zone noire.

Oh non ! La zone noire est celle où les blessés mortels avec de très faibles chances de survie étaient emmenés pour être placés en zone de triage. Je voulais le renvoyer, lui dire gentiment de demander de l’aide aux infirmiers, sachant que je ne pouvais rien faire de plus pour son fils. Je n’étais pas sûre de pouvoir supporter la douleur se dessiner sur son visage une fois la mauvaise nouvelle annoncée.

Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015  © MSF. Afghanistan, 2015.

Je l’ai accompagné, lui demandant ce qui s’était passé.

Ils essayaient d’évacuer ceux qui avaient été touchés par une bombe. N’ayant pas de véhicule, ils avaient mis beaucoup de temps à atteindre l’hôpital.

« C’est un homme bon, docteur. Mon fils cadet. » Il me disait cela avec fierté, presque en souriant. Je réussis à étouffer un sursaut lorsque je le vis – il était allongé sur un brancard près du mur. Il était jeune, un peu plus de 30 ans peut-être, et ses extremités étaient couvertes de blessures, plus ou moins profondes.

Un regard qui ne m'a plus quittée

Une explosion. Sa poitrine était traversée par une large blessure qui laissait partiellement apparaître l’un de ses poumons. Ses yeux étaient déjà vitreux et son pouls indétectable. Tentant de faire quelque chose, n’importe quoi, pour le sauver, j’ai réajusté sa perfusion intraveineuse. J’ai doucement recouvert sa poitrine avec un drap et, d’une voix faible, pris congé de l’homme et lui dis que j’allais demander à l’un des infirmiers de s’occuper de son fils.

Son regard, plein de reconnaissance, comme si j’avais donné un second souffle à son fils, ne m’a plus jamais quitté.

« À gauche. Allons dans la cave ! »

Dans mes cauchemars, le vrombissement revenait tout le temps. Je rêvais que des panneaux de bois nous tombaient dessus. Et j’entendais les cris. Les miens. Puis je finissais toujours par trébucher et par tomber violemment sur le sol.

L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015
L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015 après le bombardement © MSF. Afghanistan, 2015

Je m’en souviens comme si c’était hier. Mes oreilles sifflaient, le souffle de l’explosion m’avait assommée. Je pouvais sentir mon cœur tambouriner dans ma poitrine. Encore trop sonnée pour pouvoir bouger, j’étais étendue sur le sol, le corps raide. Soudain, je me rendis compte qu’une main me tenait, me tirait.

« Lève-toi ! Allez. »

Je me suis doucement levée, grimaçant de douleur. J’essayais de distinguer son visage dans l’obscurité. « Arrête de me tirer ! », criais-je. Un câble épais accroché à ma poitrine m’empêchait de bouger. J’avais mal partout, comme si quelqu’un me frappait avec un tuyau de plomb. Et pourtant, je savais que nous devions sortir de là, sans perdre un seul instant. J’ai tenté, comme j’ai pu, de me libérer de cet enchevêtrement de fils et de câbles, me demandant où les autres étaient passés.

Quelques instants plus tôt, alors que nous nous tenions accroupis contre le mur en attendant l’arrêt des bombardement, un groupe de cinq enfants et de deux femmes, chacune tenant un nourrisson dans ses bras, s’était joint à nous. Un cri terrifiant – une voix jeune – brisa le silence et m’interrompit dans mes pensées. Puis il y eut un autre cri, d’angoisse cette fois, suivi par le bruit de quelqu’un qui courait. Et comme si de rien n’était, tout redevint calme. Mon dieu, dis-je avec effroi. C’est eux. Quelqu’un vient d’être touché.

Une fois libérée des câbles, mon collègue et moi nous sommes mis à courir en dehors du bâtiment. Il faisait toujours nuit noire. Les bâtiments périphériques n’étaient qu’à quelques mètres, mais il était trop dangereux de courir en pleine rue pour essayer de les rejoindre.

Où ? Où ? semblait-il me dire. Il me regardait et me demandait dans quelle direction aller. Après un rapide examen des lieux, je compris que courir vers la porte de l’hôpital, vers la rue, ne serait pas avisé. Nous ne savions pas ce qui se passait de l’autre côté des portes. Puis je reconnus le fameux toit en pente. La cave ! Dieu merci.

Un collaborateur MSF devant le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015
Un collaborateur MSF devant le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

« À gauche. Allons dans la cave ! », Criais-je. Nous avons couru et sauté dans le trou. Mais, à notre grand désespoir – et immense déception – nous nous sommes retrouvés dans le couloir d’aération de la fenêtre du sous-sol. Entourés d’épais murs de ciment, à environ deux mètres du sol, nous n’étions protégés que par une fine toiture. Un couloir abyssal, sombre. Un cul-de-sac. La cave est de l’autre côté du mur ! Tels deux souris prises au piège, nous avons tenté de retirer les barres d’acier de la fenêtre pour pouvoir entrer, sans succès.

Résignée, je me dis en mon for intérieur que nous avions fait tout ce que nous pouvions. Si nous devons mourir ici, alors soit. Je me suis installée contre lui, fermé les yeux, désespérée,éreintée, mais étonnamment sereine et placide. Absente, rêveuse. Peut-être était-ce l’hypoglycémie.

« Prie avec moi »

« Ca va aller. Nous allons nous en sortir. » Il essayait de me rassurer, mais je sentais une certaine peur dans sa voix. J’entendais son cœur battre. Sa respiration était rapide. « Oui, peut-être », répondis-je, tentant de m’en convaincre moi aussi.

Le vent soufflait dans notre direction, nous apportant la fumée. Nous toussions, des larmes coulaient sur nos joues ; nous tentions de toutes nos forces de ne pas inhaler la fumée. Nous entendions du bois et des feuilles crépiter et nous avons compris qu’un feu brûlait à proximité. Les bombes continuaient de tomber sur l’hôpital. Puis, soudainement, la terre trembla si fort que nous avons cru vivre nos derniers instants.

L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015
L'hôpital de Kunduz en feu la nuit du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

« Prie avec moi », dit-il, l’air terrorisé. « Allah… »
Je n’entendis que ce premier mot.
« Quoi ? Répète, plus lentement. »
Patiemment, tel un enseignant, il me guida dans la prière.

La…La, répétai-je.
Ilaha...ilaha
Illa...illa
Allah…allah.

« la ilaha illa allah »

Je l’entendais à peine à cause du boucan qui nous surplombait. Honnêtement, je ne comprenais rien à ce que je récitais, mais je priais de tout mon cœur, m’accrochant à toutes les bribes d’espoir qui m’étaient offertes. Peut-être qu’Allah, dans sa bienveillance et sa pitié, allait nous protéger. « Je ne suis pas musulmane, mais je prie pour ta protection. Garde-nous sains et saufs. » Je le suppliais en silence.

Entre conscience et inconscience

En même temps, je pensais à ma mère. Comment se sentirait-elle si je rentrais à la maison dans une urne, réduite en cendres ? Pire encore, si je brûlais vive et que personne ne reconnaissait mes restes. Non identifiée. Disparue à jamais. J’eus un frisson rien que d’y penser. Je voulais lui éviter cette souffrance abominable. Mais comment ? Comment ?

Nous restions muets. Ce silence était parfois interrompu par des rafales ou le bruit d’une forte déflagration au loin. Je ne pouvais distinguer qu’une silhouette dans l’obscurité, mais je savais qu’il était également plongé dans ses pensées. Je passais par des états de conscience et d’inconscience. Épuisée et affamée, je ne souhaitais qu’une chose : dormir.

J'avais perdu tout appétit

Je repensais aux cinq jours que nous venions de passer, cinq jours de conflit. Nous n’avions cessé d’opérer des patients, à longueur de journée. Parfois, nous avions dû rester au bloc seize heures d’affilée. Mes bras étaient rouges, à vif tellement j’avais dû les frotter.

Des médecins dans une salle d'opérations avant le bombardement du 3 octobre 2015
Des médecins dans une salle d'opérations avant le bombardement du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

Chaque fois que je me préparais pour une nouvelle opération, je grimaçais de douleur. « Tu maigris », m’avait dit l’un des chirurgiens locaux. C’est vrai, je perdais du poids. J’avais perdu tout appétit à force de voir des blessés à longueur de journée. Et dormir était devenu un luxe. Dès que j’en avais l’occasion, je faisais des siestes au vestiaire – sur le petit banc, parfois même sur le sol froid lorsque j’étais trop épuisée pour me traîner jusqu’à mon lit.

J'étais devenue un robot

Le flux de blessés dans notre hôpital était intarissable. Nous étions tout simplement débordés, et pourtant, j’ai l’impression que nous n’en faisions pas assez. Mais l’angoisse sur le visage des parents d’enfants blessés suffisait à me motiver. J’étais devenue un robot – sans émotion, juste concentrée sur mon travail. Je faisais tout mon possible pour sauver des vies. Nous ne pouvions laisser place à l’émotion, même si j’avais parfois envie de pleurer ; cela aurait affecté le moral de l’équipe.

L'équipe en août 2015 devant le centre de traumatologie de Kunduz
L'équipe en août 2015 devant le centre de traumatologie de Kunduz © MSF. Afghanistan, 2015.

Puis j’ai pensé à la journée qui avait précédé le bombardement ; elle avait été calme. Nous étions sortis de notre sommeil de plomb – les chirurgiens, l’anesthésiste et moi – réveillés par un « Réunion du matin, il est déjà 8 heures ! ». J’étais revigorée ; huit heures de sommeil, c’était beaucoup !

La situation revenait progressivement à la normale. Nous pouvions désormais marcher librement dans la rue, sans crainte d’être touchés par une balle perdue. Et le tableau blanc devant le bloc opératoire était la preuve de l’afflux réduit de patients. J’avais même eu le temps d’effectuer des rondes dans le service ambulatoire, quelque chose que nous n’avions plus fait depuis près d’une semaine.

La vie était de nouveau agréable à Kunduz !

Nous avions prévu de faire entrer un jeune homme dans l’unité de soins intensifs pour une dernière opération. Après examen, il avait également été décidé de réopérer deux autres patients qui souffraient de complications. Nous voulions finir toutes les opérations prévues ce soir-là.

Une opération dans le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015
Une opération dans le centre de traumatologie de Kunduz avant l'attaque du 3 octobre 2015 © Andrew Quilty/Oculi. Afghanistan, 2015.

Nous nous occupions du premier patient depuis près de trois heures ; nous faisions des blagues et nous racontions des histoires pour rompre la monotonie. Il était déjà 2 heures du matin lorsque j’ai jeté un œil à l’horloge. J’étais en train de nettoyer et j’ai demandé au chirurgien local de finir l’opération pendant que je prenais note des techniques opératoires. « Allons manger quand tu auras fini. J’ai des choses à grignoter dans mon casier », lui dis-je.

Puis le bombardement commença.

Il n’y avait aucune chance que nous nous en sortions vivants

Ma tête reposait sur son épaule lorsqu’il me secoua brutalement, me réveillant en panique.

« Quoi ?! », lui demandai-je pleine d’inquiétude.
« Ca va ? », dit-il d’une voix préoccupée.
J’ai hoché de la tête.

L'hôpital de Kunduz après les bombardements de la nuit du 3 octobre 2015
L'hôpital de Kunduz après les bombardements de la nuit du 3 octobre 2015  © MSF. Afghanistan, 2015.

La fumée s’épaississait, il craignait que nous ne nous asphyxiions.
« Il faut sortir. »
« Non, je reste ici ! », lui dis-je fermement. Je préférais mourir d’une intoxication au monoxyde de carbone que d’une balle perdue à l’extérieur. « Ferme les yeux », lui intimai-je, à moitié absente. En temps normal, j’aurais ri de cette suggestion. Ferme les yeux ? Super idée !

« Ok, on reste ici. Mais couvre-toi le nez avec ça ». Il arracha l’ourlet de ma tenue et me le tendit. J’avais perdu mon masque. « Je ne veux pas que tu perdes conscience. » Puis, en riant, il me dit : « je ne suis pas sûr de pouvoir te porter à l’extérieur ».

…zzzzzziiiiiinng !

De nulle part, quelque chose surgit à travers le plafond et atterrit à quelques centimètres de nos pieds. Une balle perdue venait de nous éviter de peu. De quelques centimètres seulement ! J’en avais la chair de poule. Nous pouvions voir le feu par le trou qu’avait laissé la balle dans le toit. J’étais à peu près sûre de mourir cette nuit-là. Il n’y avait aucune chance que nous nous en sortions vivants.

Une fois la torpeur passée, nous avons discuté de ce que nous ferions le lendemain si nous étions toujours en vie. Nous sommes restés cachés dans ce trou pendant bien une heure. Personne ne savait que j’étais là, toujours vivante. Amèrement, je lui ai demandé si je pouvais rester avec lui le temps de prévenir mes collègues que j’étais vivante.

Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz après le bombardement du 3 octobre 2015  © MSF. Afghanistan, 2015.

« Bien sûr ! Allons chez moi et restons-y cachés, pour un temps.
− Ok. Mais tu as à manger ? une cave ? C’est sûr là-bas ?
− Oui.
− Comment peut-on y aller ?
»
Sa voiture était dans le parking, près de l’entrée du bâtiment que nous avions empruntée et à quelques centaines de mètres de là où nous nous trouvions désormais.
« Nous pouvons courir. Tu te caches dans la voiture et je conduis vite.
− Je n’ai aucun papier sur moi.
» J’avais laissé toutes mes affaires au bloc. Tout ce que j’avais étaient les clefs de ma chambre et de mon casier.
« Ne t’inquiète pas. Mon père et mon oncle te trouveront un moyen de rejoindre Kaboul. »

Seule dans l'obscurité

Une fois d’accord sur ce que nous allions faire, nous avons remarqué que des flammes sortaient des fenêtres juste au-dessus de notre planque. Sans hésiter une seule seconde, il s’est hissé le long du mur et est parvenu à s’extraire de la fosse où nous étions. Il s’enfuit. J’étais seule…dans l’obcurité.

Tentant de faire comme lui, j’ai sauté et tenté d’atteindre le bord du trou, sans succès. Je me suis relevée et j’ai essayé à nouveau, plaçant cette fois mon corps contre la paroi et mes pieds de l’autre côté pour gagner en adhérence. Je suis tombée dans un bruit sourd. J’étais en pleine crise d’angoisse.

Le centre de traumatologie de Kunduz le 1er octobre 2015
Le centre de traumatologie de Kunduz le 1er octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

Le feu gagnait progressivement la fenêtre au-dessus du toit qui couvrait notre planque, je pouvais en sentir la chaleur. Je l’ai supplié de revenir, de venir m’aider. Je l’entendis crier mon nom et m’ordonner de sortir immédiatement. Puis, ce fut le silence complet, plus rien. Désespérée, j’ai sauté à nouveau mais échoué lamentablement.

Je me suis effondrée sur le sol, en pleurs.

J’avais perdu tout espoir. Je pleurais pour moi – tous les rêves que je voulais réaliser, tous mes plans d’avenir – pour ma famille, mais aussi pour la douleur que j’allais infliger à mes proches. J’aurais pu leur éviter tout cela si j’étais restée à la maison et m’étais installée dans le privé. J’étais également désolée pour mes amis que je ne verrais plus, pour le patient que je venais de perdre au bloc – il était encore si jeune. Je pensais également au vieil homme qui avait perdu un fils, à tous les efforts que nous avions fournis dans cet hôpital, au peuple de Kunduz.

« Je ne t’avais pourtant demandé qu’une chose le jour de mon anniversaire, que tu me gardes en sécurité », dis-je en pleurant. « Un souhait et tu n’as même pas été capable de l’exaucer. » J’étais arrivée en Afghanistan le jour de mon anniversaire et c’était mon unique souhait. Mon cœur se remplissait d’amertume.

Un collaborateur MSF devant la maison blanche à Washington
Le 9 décembre 2015, MSF a déposé une pétition signée parplus de 547.000 personnes à la maison blanche afin d'exiger une enquête indépendante  © Michael Goldfarb/MSF. USA, 2015.

J’étais en colère. Je voulais me déchaîner contre quelqu’un, n’importe qui. Je voulais frapper quelqu’un, j’étais enragée. Je détestais les deux parties engagées dans cette stupide guerre. Je voulais qu’ils voient tous les dommages causés aux civils et qu’ils se rendent compte que ces personnes pourraient être leur famille. Nous verrions bien alors s’ils continueraient cette guerre insensée.

J’avais peur aussi. Je ne voulais pas finir brûlée vive.

Je fondis en larmes, laissant sortir toutes mes frustrations.

Puis, soudain, j’ai retrouvé mon calme ; tout était clair, à nouveau. J’étais redevenue chirurgienne. « Soit. Personne, à part moi, ne va m’aider. Que dois-je faire ? » Après avoir retiré mes chaussures, je me suis levée et j’ai étudié le petit espace dans lequel je me trouvais. Il n’y avait aucune fissure dans le mur où j’aurais pu placer mes pieds et les parois étaient vraiment trop hautes pour moi. Mais j’aperçus un petit bout d’acier qui dépassait du coin droit. Il était si petit que j’ai eu du mal à le voir la première fois.

De toutes mes forces, j’ai bondi et tenté de m’y accrocher. Il était chaud, mais j’y suis restée suspendue. Mon épaule était à deux doigts de se disloquer, mais cela m’était égal. Puis, je ne sais comment, je suis parvenue à sortir du trou en seulement quelques minutes.

"Suivez-moi, il y a un endroit sûr ici"

Avec grand soulagement, j’ai vu mon collègue étendu sur le sol près de la roseraie. Il attendait et me fit un grand sourire lorsqu’il me vit. Je me suis rapidement baissée et j’ai couru vers lui. Il me criait « Baisse-toi ! Baisse-toi ! ». Je sentis ma tenue s’embraser. Des braises tombaient en effet du bâtiment en feu.

Image retirée.
Une partie du personnel de MSF en état de choc après les bombardements du 3 octobre 2015 © MSF. Afghanistan, 2015.

Je me suis roulée au sol. Lorsque la salve de coups de feu aux alentours s’arrêta, nous nous sommes mis à ramper vers un bâtiment à quelques mètres de là. Nous étions à mi-chemin lorsqu’une silhouette surgit de l’obscurité. Je fus prise de terreur. Je n’avais pas survécu aux flammes pour être kidnappée ! Non, s’il-vous-plait.

Puis l’homme en costume traditionnel afghan prononça ces mots, que je n’oublierai jamais : « suivez-moi, il y a un endroit sûr ici ».

J’étais en colère. Je voulais me déchaîner contre quelqu’un, n’importe qui. Je voulais frapper quelqu’un, j’étais enragée. Je détestais les deux parties engagées dans cette stupide guerre. Je voulais qu’ils voient tous les dommages causés aux civils et qu’ils se rendent compte que ces personnes pourraient être leur famille. Nous verrions bien alors s’ils continueraient cette guerre insensée.
Portrait du docteur Evangeline Cua
Témoignage de

Dr. Evangeline Cua

chirurgienne dans le centre de traumatologie de MSF à Kunduz