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La population d'Aden au Yemen souffle un peu

Rencontre avec Thierry Goffeau qui a coordonné jusqu’à début août les activités de MSF à Aden, dans le sud du Yemen. La violence dans cette partie du pays a atteint une ampleur extrême et la ville d’Aden a été assiégée.

Thierry Goffeau : La situation à Aden s’améliore un peu depuis que les forces de la coalition ont repris, à la mi-juillet,  la zone portuaire qu’occupaient les rebelles houthistes. Des bateaux ont pu accoster et apporter de l’aide humanitaire, de la nourriture notamment, ainsi que du carburant, des bulldozers… Les rues commencent à  être nettoyées, les chars ont été enlevés. L’aéroport qui est maintenant aux mains de la coalition est en cours de réhabilitation. La population souffle un peu. Mais la ville est détruite.

 

Salle d'urgence de l'hôpital d'Aden. © Guillaume Binet/MYOP
Salle d'urgence de l'hôpital d'Aden. © Guillaume Binet/MYOP

De la violence chaque jour

La situation actuelle n’a plus rien à voir avec ce que l’on a connu en mai ou juin et jusqu’à la mi-juillet. L’insécurité était alors constante, jour et nuit. Pendant mes deux mois et demi de mission, il n’y a pas une seule journée sans combats. La ville était encerclée par les forces du Nord, les rebelles houthistes alliés à la garde républicaine, tandis que les forces de la Résistance du Sud étaient concentrées dans des quartiers du nord et du nord-ouest. Echanges de tirs et bombardements étaient quotidiens, parfois à côté de notre hôpital, situé à 400 mètres de la ligne de front.

Du fait de cette insécurité extrême, il était très difficile et très dangereux de se déplacer. L’accès aux denrées de base était très limité, voire inexistant. La population était confrontée à des pénuries de farine, d’essence, de gaz, d’eau… Les hôpitaux ne pouvaient plus accepter de patients, une bonne partie du personnel médical qualifié avait quitté la ville.

Des centaines de blessés

Mi-juillet, nous avons reçu 206 blessés en l’espace de quelques heures. Les premiers blessés sont arrivés vers 9 heures et demie, ils avaient reçu des éclats d’obus. Ils m’ont dit qu’ils venaient du quartier de Dar Saad qui avait été bombardé par les Houthis. C’était une attaque ciblée sur un quartier populaire et pauvre où les gens vivent les uns sur les autres, sans intérêt stratégique. Il y avait des femmes, des enfants, des vieillards, essentiellement des civils. On a dû refuser des cadavres. A un moment, je suis monté dans un camion où se trouvait une quinzaine de corps, certains étaient sans vie. Mais des personnes s’imaginaient qu’ils étaient encore vivants. La tension était extrêmement vive parce que je ne pouvais prendre que les blessés encore vivants pour qu’ils soient soignés.

Une situation toujours tendue

Aujourd’hui, les combats ont cessé de même que les tirs d’obus dans la majeure partie de la ville. Mais il y a toujours des checks points. Et la ville reste dangereuse à cause des tirs de snipers mais aussi des balles perdues parce que tout le monde est armé. L’un va tirer parce qu’il est content ou qu’il veut s’amuser, un autre parce qu’il n’est pas content. Résultat, nous recevons encore des patients blessés par balle. Dans l’enceinte de l’hôpital où nous intervenons dans le quartier de Cheikh Othman, tous les jours on peut ramasser une poignée de balles perdues. La semaine dernière, une balle est passée à côté de la fenêtre de mon bureau, quelques jours plus tôt une balle avait traversé le mur de la chambre d’un de nos chirurgiens.

Des interventions 24h sur 24

Il y a encore des coupures d’eau. Mais cela va mieux maintenant que les pompes peuvent fonctionner. Dans les trois derniers mois, nous avons eu plusieurs jours sans eau, sans la moindre goutte d’eau. A l’hôpital, on avait des réserves d’eau qui suffisaient tout juste pour la stérilisation des instruments. Les gens allaient prendre de l’eau dans les anciens puits de la ville qui ont été réutilisés mais où l’eau est très salée et de mauvaise qualité.

Le personnel est maintenant épuisé. Le niveau de violence n’avait fait qu’augmenter depuis début mai.  Mais les équipes chirurgicales ont fait un travail incroyable, les deux blocs ont tourné 24 heures sur 24. L’équipe aux urgences a été formidable. Toute l’équipe MSF a fait en sorte que ce projet ait un impact considérable. On a sauvé beaucoup, beaucoup de vies et on continue à le faire.