Lesbos ressemble de plus en plus à un asile psychiatrique dépassé

Alessandro Barberio travaille comme psychiatre clinicien pour Médecins Sans Frontières dans le camp de réfugiés de Moria, sur l'île grecque de Lesbos. Chaque jour, il voit les conditions de vie dans ce camp surpeuplé se détériorer.

Un enfant dans le camp de Moria, sur l'île grecque de Lesbos
© Faris Al-Jawad. Lesbos, mai 2018.

J'ai travaillé pendant 14 ans en tant que psychiatre clinicien au département de santé mentale de Trieste en Italie. Je suis spécialisé dans les urgences psychiatriques et je travaille avec des personnes qui ont un problème de toxicomanie et de comorbidités psychiatriques. Je traite les personnes qui ont été victimes de la traite des êtres humains, je fournis un soutien en matière de santé mentale aux réfugiés et aux personnes incarcérées et des conseils sur les programmes de protection et de relèvement social. Au cours de ma carrière, j'ai acquis une expérience clinique et professionnelle significative dans des contextes difficiles et des situations de crise.

Durant toutes mes années de pratique médicale, je n'ai jamais été témoin d'un nombre aussi important de personnes souffrant de problèmes de santé mentale aussi graves, comme je le constate actuellement chez les réfugiés de l'île de Lesbos. La grande majorité des personnes que je vois présentent des symptômes psychotiques, des pensées suicidaires - même des tentatives de suicide - et sont désorientées. Beaucoup sont incapables d’accomplir les fonctions les plus élémentaires, telles que dormir, bien manger, maintenir leur hygiène personnelle et communiquer.

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Les nouveaux arrivants sont hébergés dans l'"Oliveraie"  une extension improvisée du camp de Moria. © Robin Hammond/Witness Change. Lesbos, mai 2018.

Le camp de Moria à Lesbos, a une capacité maximale de 3100 personnes, mais déborde avec plus de 9000 personnes, dont un tiers d'enfants, qui vivent dans des conditions épouvantables, contribuant à une détérioration considérable de leur santé physique et mentale.

Une violence permanente

Parmi les demandeurs d'asile, il y a des personnes qui ont été sujettes à des formes extrêmes de torture et de violence, à la fois dans leur pays d'origine et au cours de leur voyage. Ils ont été gravement traumatisés, mentalement et physiquement. Sur leur île prison de Lesbos, ils sont forcés de vivre dans un contexte qui favorise la violence sous toutes ses formes - y compris la violence sexuelle et sexiste qui affecte les enfants et les adultes. Cette violence constante joue un rôle récurrent dans l'apparition de symptômes psychiatriques graves. L’augmentation du nombre d’arrivées que nous voyons actuellement sur l’île, combinée au taux anormalement bas de départ vers le continent, aggrave davantage ces conditions. Elle contribue aussi au fardeau croissant de santé mentale de ces personnes.

Dessin d'un enfant qui illustre la violence dans son pays d'origine. Il a dessiné des bombes, des bâtiments en feu, un soleil triste...
Le jeu, l'art et la narration sont utilisés comme thérapie à la clinique MSF près du camp de Moria. Ce dessin d'un enfant illustre la violence dans son pays d'origine. © Robin Hammond. Lesbos, mai 2018.

Chaque jour, les équipes des cliniques de Mytilene et de Moria se démènent pour couvrir les énormes besoins médicaux, pédiatriques et en santé mentale. Je vois mes collègues sur le terrain épuisés par le fardeau du nombre et de la gravité des cas. Ils essayent tant bien que mal de combler les lacunes du système. Cela est aggravé par le fait que chaque jour, on voit le système d'asile se briser, les conditions de vie se détériorer rapidement et le gouvernement, l'UE et le HCR ne pas réagir face à cette crise. Notre capacité limitée à changer sensiblement la situation s’ajoute à notre stress. Pendant ce temps-là, il y a un afflux croissant de nouveaux cas psychiatriques plus graves et je ne pense pas que cela va changer de sitôt. En effet, les besoins psychiatriques de la population ne changeront pas tant que la politique de confinement reste en place.

La situation empire de jour en jour

Pendant que ces personnes vulnérables attendent la conclusion de leur demande d’asile, il m’apparaît que les conditions de vie déplorables, l’exposition constante à la violence, le manque de liberté et de droits des migrants, la grave détérioration de la santé et de la santé mentale, le stress quotidien et la pression exercée sur tous les habitants de l’île ont amené Lesbos à ressembler à un asile psychiatrique dépassé, plus vu dans certaines régions d’Europe depuis le milieu du XXe siècle.

En même temps, les tensions et les souffrances parmi les citoyens et les employés qui travaillent dans des organisations locales et gouvernementales sont de plus en plus visibles. D'autres ONG avec lesquelles nous collaborons sont également en détresse et débordées, ce qui les oblige souvent à suspendre ou à réduire leurs activités, ce qui aggrave encore davantage cette situation désespérée.

Compte tenu de la violation flagrante des droits humains et des besoins médicaux et psychiatriques importants auxquels nous sommes confrontés chaque jour, il est clair que le camp de Moria est en état d'urgence. Il serait à la fois déraisonnable et contraire à l'éthique de ne pas considérer la situation comme telle et de ne pas prendre des mesures décisives immédiatement. Sur la base de ma longue expérience clinique et de l'analyse de ce contexte difficile, je crois fermement que la situation actuelle pourrait se détériorer considérablement au cours des prochaines semaines, avec une escalade de la violence qui plongerait l'île dans un chaos extrême. 

Klinisch psychiater voor Artsen Zonder Grenzen in Lesbos. © Massimo Barberio
Témoignage de

Alessandro Barberio

Klinisch psychiater voor Artsen Zonder Grenzen in Lesbos.