Qui raconte l’histoire du Soudan ?

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Dans un monde qui a largement détourné le regard, nous nous posons une question : qui raconte l’histoire du Soudan ?

Lorsque nous avons posé cette question à un collègue soudanais de Médecins Sans Frontières (MSF), la réponse fut immédiate : « Nous, les Soudanais eux-mêmes, sommes ceux qui pouvons raconter notre histoire au monde. »

La guerre au Soudan est désormais entrée dans sa quatrième année. Cela représente plus de 1 200 jours de conflit. Pourtant, l’histoire de cette guerre ne se raconte pas à travers les gros titres des journaux. Elle se poursuit dans la réalité quotidienne à laquelle sont confrontés des millions de Soudanais.

Malgré l’ampleur de la crise, sa complexité et son impact considérable sur la population, le Soudan reçoit très peu d’attention sur la scène internationale. La couverture médiatique reste elle aussi limitée. L’un de nos collègues soudanais a décrit cette situation comme « une indifférence internationale délibérée face à la guerre au Soudan ».

Pour raconter l’histoire du Soudan à travers les yeux de celles et ceux qui la vivent, MSF a collaboré avec un réseau de dessinateurs et dessinatrices soudanais réunis autour du magazine Khartoon. Certains ont été déplacés par la guerre, tandis que d’autres vivent dans la diaspora en tant que réfugiés.

Ensemble, ces artistes donnent à voir la réalité humanitaire du Soudan à travers un langage visuel et artistique qui résonne directement avec le vécu des Soudanais, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Copyright Mohamed El Amin/Khartoon Magazine for MSF

© Mohamed El Amin/ Khartoon Magazine pour MSF

« Je pense que l’art aide les gens parce qu’il leur donne le sentiment que quelqu’un les comprend, que quelqu’un est à leurs côtés. Parfois, un simple dessin en dit plus que de grandes conférences internationales n’en diront jamais. Sur le plan humain, l’art peut atténuer un peu la dureté d’une tragédie, pour quelqu’un, quelque part. Et c’est précisément ce qui me donne la force de continuer. »

Chaque dessin se concentre sur une thématique humanitaire spécifique et s’appuie sur les données issues des projets de MSF au Soudan, où l’organisation est présente depuis plus de quarante ans. Lorsque la guerre a éclaté en 2023, MSF a encore renforcé ses activités afin de répondre à l’augmentation des besoins. L’accent a notamment été mis sur les soins maternels, le traitement de la malnutrition, la santé sexuelle et reproductive ainsi que le soutien psychosocial.

« L’art est un moyen puissant de rendre visibles les réalités humanitaires, car il transforme la souffrance et les chiffres en images et en émotions compréhensibles par tous. En tant qu’artiste soudanais, je suis convaincu que l’art peut attirer l’attention sur des problèmes comme le choléra ou la malnutrition d’une manière simple et accessible. »

Un monde englouti par la guerre

L’art est un langage universel qui dépasse les frontières. Les équipes de MSF elles-mêmes comptent de nombreux talents artistiques.

Mustafa Kiobi/Khartoon Magazine for MSF

Copyright Mustafa Kiobi/ Khartoon Magazine pour MSF

Narin Fandoglu, conseillère opérationnelle chez MSF, s’est rendue à deux reprises au Soudan l’année dernière et a pu observer de ses propres yeux la vie à Khartoum et au Darfour. Lors de ces visites, elle a réalisé des croquis pour l’aider à assimiler ce qu’elle vivait.

« Dessiner est devenu ma façon de ralentir, de donner une place à mes émotions et de continuer à avancer », raconte-t-elle.

Les dessins de Narin naissent spontanément : un marché de rue, un petit café installé devant une maison partiellement détruite, une jarre communautaire en terre cuite remplie par les habitants pour les passants, ou encore les pyramides millénaires du Soudan, largement méconnues à l’étranger.

Ses illustrations nous rappellent que le Soudan est bien plus qu’une guerre. Elles montrent également comment l’insuffisance de la réponse humanitaire internationale est liée au manque d’attention du public envers cette crise.

La réalité derrière les dessins

Au Soudan, personne n’échappe aux conséquences de la guerre. Selon le HCR, près de 12 millions de personnes ont été déplacées, à l’intérieur du pays comme dans les pays voisins. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) estime qu’environ 33,7 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) indique que plus d’un tiers des structures de santé du pays ne sont plus opérationnelles, privant ainsi une grande partie de la population d’un accès aux soins de santé essentiels.

En raison de l’insécurité croissante et des contraintes financières, de nombreuses organisations internationales ont réduit ou suspendu leurs activités au Soudan. 

L’accès aux soins devient dès lors encore plus limité pour des communautés qui manquaient déjà de services de base.

Pourtant, les dessins peuvent aussi porter un message d’espoir.

« Pour moi, l’art ne résout pas tous les problèmes », déclare Amani Al-Zein, illustratrice et graphiste pour Khartoon Magazine. « Mais il ouvre une porte en rendant les problèmes visibles. L’art est un moyen direct de transmettre des messages humanitaires. »

Fatma Hanouta/Khartoon Magazine for MSF

Copyright Fatma Hanouta/ Khartoon Magazine pour MSF

Qui raconte l’histoire du Soudan ?

Le manque d’attention accordée au Soudan dans les médias internationaux constitue en soi une histoire. Pour beaucoup, il reflète une crise plus large de la compassion et de l’engagement.

La collaboration entre MSF et Khartoon Magazine représente une nouvelle tentative de donner aux dessinateurs soudanais l’espace nécessaire pour montrer leur pays tel qu’ils le connaissent : avec toute sa souffrance, sa résilience et son humanité.

« Nous ne pouvons pas arrêter la guerre avec des dessins », conclut Fandoglu. « Mais nous pouvons refuser de détourner le regard. »