Maîtriser l'art de l'obstétrique sur le terrain

Karthika Devarajan, une jeune obstétricienne-gynécologue canadienne, travaille au North York General Hospital à Toronto, au Canada. Elle prend 2 mois par an pour partir 6 semaines en mission avec MSF. Après avoir terminé sa 3ème mission, elle fait le bilan de ses expériences. 

Combien de missions as-tu fait pour MSF et comment tu combines cela avec ton cabinet au Canada ?

Je suis allée au Pakistan, au Nigéria, et en Afghanistan. J’ai un accord avec l’hôpital pour obtenir 2 mois de congé chaque année. Mon cabinet est géré par quelqu’un d’autre dans ce cas. Au début j’avais peur de perdre des patients mais en fait, ils ont été très compréhensifs. 

Qu’est-ce qui vous a fait postuler chez MSF?

Une gynécologue d’MSF a fait une présentation à mon université pendant ma dernière année. Elle était vraiment passionnée par ce qu’elle faisait et les critères semblaient plus faciles à atteindre que je pensais. Ils ont dit qu’ils étaient à la recherche d’obstétriciens, en particulier des femmes, flexibles et aimant voyager. J’ai également réalisé qu’il était possible de partir pour de courtes missions. Je pensais qu’il fallait partir pour une période minimum de 9 mois mais on peut partir pour un temps beaucoup plus court. Cela semblait tout à fait faisable. 

Quelle est ta partie préférée et celle que tu aimes le moins dans le travail sur le terrain pour MSF?

La partie formation et le contact avec le patient sont les parties que je préfère dans mon travail. J’ai également appris des techniques folles ! Au Nigéria, nous avions beaucoup de cas d’hémorragie post-partum chaque jour. Cela n’arrive que très peu au Canada, mais quand ça arrive, on utilise souvent une technique minimale invasive où le radiologue enfile un fil à travers l’artère pour bloquer le flux sanguin. Au Nigeria par contre, nous utilisions une autre technique rapide où on ouvrait l’abdomen et on attachait les artères pour arrêter le saignement. Je n’avais jamais fait ça avant, à part sur un modèle pendant un cours avancé de techniques de chirurgie MSF à Düsseldorf donc j’étais contente qu’il y ait un expatrié obstétricien plus expérimenté au Nigeria pour me montrer comment faire.

Vous faites aussi beaucoup d’accouchements vaginaux, qui seraient des césariennes au Canada. Parfois je trouve que nous sommes tellement rapides à faire des césariennes ici que nous en perdons l’art de l’obstétrique.

Ce que j’ai le moins apprécié, c’était les différences culturelles, en particulier les problèmes d’égalité des sexes.

Par exemple?

Je n’étais pas fan de l’écharpe que nous devions porter au Pakistan et en Afghanistan.  Une autre difficulté que j’ai eue était la confrontation avec le manque de droit des femmes. On ne peut rien faire avec le corps d’une femme sans la permission de son mari ou d’un membre masculin de sa famille. Parfois, le membre masculin de la famille est un garçon de seulement 14 ans et tu dois le convaincre de donner son accord pour la chirurgie de sa mère. Ces choses sont terriblement injuste mais l’équipe nationale m’a aidé à mieux les comprendre. C’était génial de travailler avec eux, et ça doit être très dur pour eux de s’adapter à un nouvel expatrié tous les 2 mois.

Pour être honnête, lorsque j’ai reçu ma 1ère proposition de mission à Timurgara, j’ai dû chercher sur Google parce que je n’en avais jamais entendu parler ! (rires) J’ai pris peur car j’ai vu toutes ces images de personnes portant la burqa. Heureusement, le Chef de Mission actuel au Pakistan, qui est Canadien également, m’a appelée et rassurée. Il m’a parlé des projets intéressants et des mesures de sécurité strictes. J’ai décidé de partir et j’ai passé 6 semaines fantastiques !

Peux-tu nous en dire plus sur la partie formation de ton travail ?

Quand il s’agit d’obstétrique, beaucoup des choses auxquelles on est confronté sont familières : travail avec obstruction, hémorragie post-partum, éclampsie, etc. Elles sont plus sérieuses sur le terrain mais on les connait. Cela a rendu l’enseignement à mon équipe nationale d’obstétriciens et sages-femmes plus facile et j’étais plus en confiance car je savais quoi faire. Mon approche est de toujours suivre les protocoles MSF et de leur demander comment ils s’occuperaient du cas. J’ai aussi l’impression qu’après cette 3ème mission, mes compétences en formation sont meilleures et je me sens plus capable d’en faire davantage en moins longtemps, ce qui est important car mes missions sont courtes.

L'obstétrique sur le terrain

Quand il s’agit d’obstétrique, beaucoup de choses auxquelles on est confronté sont familières : travail avec obstruction, hémorragie post-partum, éclampsie, etc

Peux-tu nous parler d’un patient que tu n’oublieras jamais ?

Je n’oublierai jamais cette femme de 25 ans en Afghanistan qui est arrivée à la maternité en très mauvais état. Elle était en choc hémorragique et saignait sévèrement. Elle faisait une hémorragie post-partum, ce qui veut dire que son utérus ne se contractait plus après l’accouchement de son 3ème enfant. Nous l’avons emmenée à la salle d’opération pour faire une hystérectomie où elle a fait un arrêt cardiaque sur la table. L’anesthésiste a réussi à lui redonner la vie avec une réanimation cardio-respiratoire et la stabiliser.

J’ai eu très peur pour sa récupération mais le matin suivant elle avait l’air d’aller bien, elle était éveillée et parlait normalement. Dans l’après-midi, elle a commencé à saigner lourdement à nouveau, et nous avons décidé de « l’empaqueter », de mettre des compresses pour arrêter l’hémorragie. C’était un autre « truc » que j’avais appris de ma collègue au Nigeria. Nous n’étions toujours pas surs qu’elle allait survivre parce qu’elle était encore très malade, même avec les compresses. L’expatriée anesthésiste est restée avec elle toute la nuit pour la surveiller.

Beaucoup de complications ont continué à arriver, mais miraculeusement elle s’en est sortie. On n’imagine pas que quelqu’un dans cet état survive dans des conditions si basiques. Elle était très forte et voulait vivre. J’étais émerveillée de voir ce qu’on peut faire avec un équipement médical simple et sans salle de soin intensif. 

C’était un vrai exemple de travail d’équipe : l’anesthésiste qui ne voulait pas abandonner et qui a continué à la réanimer, l’autre chirurgien et moi qui avons fait 3 chirurgies, l’infirmière en pédiatrie qui a aidé à trouver la plus petite veine dans sa jambe quand nous en étions à un point où nous n’en trouvions plus, la sage-femme qui l’a surveillée toute la nuit… 

C’était un vrai exemple de travail d’équipe :

l’anesthésiste qui ne voulait pas abandonner et qui a continué à la réanimer, l’autre chirurgien et moi qui avons fait 3 chirurgies, l’infirmière en pédiatrie qui a aidé à trouver la plus petite veine dans sa jambe quand nous en étions à un point où nous n’en trouvions plus, la sage-femme qui l’a surveillée toute la nuit…

A quel point ces courtes missions sont-elles intenses?

Très intenses ! C’est pour ça que j’ai trouvé le 1er retour à ma vie au Canada très difficile. Je suis sure que tous ceux qui s’en vont ressentent ça à un moment. Nous vivons dans une culture tellement décadente… Quand je venais juste de rentrer, une de mes patientes canadiennes a commencé à pleurer. Quand je lui ai demandé ce qu’il s’était passé, elle m’a expliqué que la personne qui avait créé la chambre d’enfant l’avait peinte dans le mauvais bleu. C’était difficile pour moi d’avoir de l’empathie pour elle après avoir vu tant de souffrance sur le terrain.

Quelle sont les qualités qu’un obstétricien MSF devrait avoir ?

D’un point de vue technique, vous devez être bon en chirurgie. Vous allez passer le plus clair de votre temps dans une salle d’opération. Il est aussi utile d’être bon en ultrasons, vacuomètre et forceps. En ce qui concerne les caractéristiques personnelles, il faut être flexible, avoir un bon sens de l’humour et être capable d’avancer sans s’attarder sur les choses passées.

Que diriez-vous à un obstétricien qui pense postuler chez MSF?

Mon message principal serait : c’est beaucoup plus faisable au niveau pratique que ce qu’on pense de travailler pour MSF. Ensuite, c’est vraiment gratifiant parce que j’ai l’impression qu’on peut faire beaucoup pour les patients. En gynécologie, on s’occupe surtout de jeunes femmes en bonne santé. Une simple césarienne ou hystérectomie peut sauver la vie de quelqu’un. De plus, il y a beaucoup d’études qui montrent que si la mère décède, les enfants qui restent ne s’en sortent pas très bien. Donc en faisant une chirurgie pour sauver une mère, on sauve potentiellement 5 personnes.

J’ai l’impression d’y mettre peu et d’obtenir beaucoup. Je suis vraiment reconnaissante parce que j’ai non seulement appris beaucoup sur l’obstétrique, mais en plus j’ai rencontré beaucoup de personnes intéressantes. Cela ajoute un tout autre niveau de bonheur dans ma vie.

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Karthika Devarajan