« 15 ans que je travaille avec MSF à Gaza et ces 6 derniers mois ont été les plus difficiles »

Grande Marche du retour

Depuis le 30 mars 2018, les manifestations hebdomadaires à Gaza, connues sous le nom de « Grande marche du retour », ont été réprimées de façon meurtrière par l’armée israélienne. Au cours des six derniers mois, plus de 5000 Gazaouis ont été blessés par les balles israéliennes. MSF a soigné près de 40% des victimes. Douze pour cent ont moins de 18 ans. Notre plus jeune blessé par balle avait seulement sept ans. 

Zone d'attente devant la clinique de Beit Lahia. Les patients essaient de trouver de l'ombre sur le parking de l'ambulance en attendant d'être pris en charge. © Aurelie Baumel, mai 2018
Zone d'attente devant la clinique de Beit Lahia, Gaza. Les patients essaient de trouver de l'ombre sur le parking de l'ambulance en attendant d'être pris en charge. © Aurelie Baumel, mai 2018

 

Le Dr. Mohammed Abu Mughaiseeb est référent médical MSF à Gaza. Il évoque les difficultés de prise en charge du nombre impressionnant de patients blessés par l’armée israélienne et le futur incertain qui les attend : nombreux sont ceux qui risquent encore des complications médicales et l’amputation d’un de leurs membres.

Des blessés par centaines

Pour moi, en tant que médecin à Gaza, vivant et travaillant ici depuis toujours, j’ai l’impression qu’on est à la limite de ce que Gaza peut endurer. Il a été très difficile de tolérer un tel nombre de blessés en provenance de la frontière avec Israël ces derniers mois. Je n’oublierai jamais le 14 mai. Les autorités sanitaires locales ont enregistré un total de 2271 blessés en un jour, dont 1359 par balles réelles. J’étais avec notre équipe chirurgicale à l’hôpital Al-Aqsa, l’un des principaux hôpitaux de Gaza. À quinze heures, nous avons commencé à voir arriver un afflux de patients en provenance de la manifestation. Plus de 300 blessés ont passé les portes en moins de quatre heures. Je n’avais jamais vu autant de patients de toute ma vie… Les patients faisaient la queue pour passer au bloc opératoire. Les couloirs étaient pleins, tout le monde pleurait, criait et saignait. Peu importe la cadence à laquelle nous travaillions et combien nous étions, nous ne pouvions pas gérer tant de blessés. C’était trop. Blessure par balle après blessure par balle. Notre équipe a travaillé cinquante heures en soutien au ministère de la Santé. Ça nous a rappelé la guerre de 2014. Mais vraiment, rien ne peut vous préparer à ça.

Dans le couloir de l'hôpital Al-Aqsa le 14 mai 2018. © Aurelie Baumel
Dans le couloir de l'hôpital Al-Aqsa le 14 mai 2018. © Aurelie Baumel

Et aujourd’hui ? On continue de recevoir des cas de traumatismes chaque semaine. La plupart sont des jeunes hommes souffrant de blessures par balle aux jambes, qui risquent un handicap à vie. Chaque weekend précédant les manifestations, les hôpitaux laissent sortir leurs patients plus tôt que prévu pour faire de la place pour les nouveaux blessés à venir. Les structures médicales de Gaza croulent sous la demande et les pénuries constantes. La cohorte de patients de MSF continue de croître et équivaut à environ 40% du nombre total de blessés par balle à Gaza, qui culmine désormais à plus de 5000 personnes. Mais plus nous progressons dans le traitement de ces blessures par balle, plus nous en voyons la complexité. C’est très difficile, tant sur le plan médical que logistique. Un grand nombre de patients de MSF nécessitent des interventions de chirurgie reconstructrice spécialisée des membres, ce qui signifie des opérations multiples pour certains patients mais ces services ne sont actuellement pas disponibles à Gaza.

Un risque élevé d’amputation

Ce qui me terrifie le plus, c’est le risque d’infection. L’ostéomyélite est une infection profonde de l’os. Si elle n’est pas soignée, elle peut entraîner des blessures incurables et accroître le risque d’amputation. Et plus le temps passe, pire c’est. Ces infections doivent être soignées le plus tôt possible. Il est terrible de penser qu’elles pourraient causer une amputation pour ces jeunes hommes. Mais cette infection n’est pas facile à diagnostiquer et il n’existe actuellement pas de structures à Gaza permettant d’analyser les échantillons osseux pour l’identifier. MSF cherche à établir un laboratoire de microbiologie ici, qui fournisse du matériel et propose des formations afin de pouvoir tester les échantillons osseux et de dépister l’ostéomyélite. Mais même si on parvient à identifier l’infection, le traitement est un processus long et difficile, qui requière la prise d’antibiotiques par chaque patient et des interventions chirurgicales répétées.

Je me déplace dans toute la bande de Gaza et partout, je vois des jeunes hommes sur des béquilles, avec des fixateurs externes sur les jambes, ou en fauteuil roulant. C’est devenu la norme. Et très souvent, ils sont souriants et vivent tant bien que mal avec leur blessure. Mais pour moi, en tant que médecin, je sais que les pronostics à long terme sont peu réjouissants.

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Parler à un patient, à un jeune homme, en sachant qu’il risque de perdre sa jambe à cause d’une balle qui a brisé son os et son avenir, et l’entendre me dire « Est-ce que je pourrai remarcher un jour ? »… C’est très dur. Parce que je sais que médicalement, à cause des conditions dans lesquelles nous travaillons, il aura du mal à remarcher. Je réponds que nous ferons bien sûr de notre mieux, mais que les risques sont élevés et qu’il risque de perdre sa jambe. Dire cela à un jeune homme qui a toute la vie devant lui, c’est très difficile. Et il ne s’agit pas d’un seul patient, c’est une conversation que nous devons tenir régulièrement avec de nombreuses victimes.

Natalie Park, infirmière de MSF, et Elise Tauveron, kinésithérapeute, dans l’une des cliniques post-opératoires de MSF à Gaza, où elles proposent des soins infirmiers, de kinésithérapie et de rééducation aux patients souffrant de blessures par balle.
Natalie Park, infirmière de MSF, et Elise Tauveron, kinésithérapeute, dans l’une des cliniques post-opératoires de MSF à Gaza, où elles proposent des soins infirmiers, de kinésithérapie et de rééducation aux patients souffrant de blessures par balle. © Alva Simpson White, septembre 2018

Bien sûr, nous continuons de chercher des moyens de soigner ces patients malgré les restrictions auxquelles nous sommes confrontés :

  • des hôpitaux débordés,
  • quatre heures d’électricité par jour en raison du blocus,
  • des pénuries de carburant,
  • une diminution des approvisionnements en matériel médical,
  • un manque de chirurgiens et de médecins spécialisés,
  • du matériel cassé que nous ne pouvons réparer car nous ne pouvons obtenir de pièces de rechange,
  • des infirmiers et des médecins épuisés qui gèrent les hôpitaux sans recevoir un salaire plein depuis des mois,
  • des restrictions imposées aux patients qui doivent quitter Gaza pour recevoir des soins médicaux ailleurs…

Et la liste est encore longue. Tout autour de nous, on voit Gaza se détériorer au quotidien. La situation économique et sociale est au plus bas. Maintenant, on voit des enfants mendier dans la rue ; on ne voyait pas ça il y a un an ou deux.

MSF fait face à un immense défi, et nous ne pouvons pas le surmonter seuls. On essaye. On pousse. On doit continuer. Pour nous, c’est une question d’éthique médicale. Ces blessés doivent obtenir le traitement dont ils ont besoin. Mais de là où je me trouve, regarder vers l’avenir, c’est comme regarder dans un tunnel sombre. Et la lumière au bout de celui-ci… Je ne suis pas sûr qu’il y en ait une. Elle est fébrile.

Dr. Mohammed Abu Mughaiseeb, référent médical de MSF à Gaza
Témoignage de

Dr. Mohammed Abu Mughaiseeb

Medisch referent in Gaza voor Artsen Zonder Grenzen