Plus de quatre mois après les accords de paix signés au terme de la conférence de Goma, Joséphine et ses sept enfants livrent toujours une lutte quotidienne pour leur survie dans le camp de déplacés de Masisi.
© Pascale Zintzen/MSF
En octobre dernier, aux premiers coups de feux dans son village situé près de Kitchanga, Joséphine a pris la fuite. Après deux jours de marche, cette femme de 50 ans fut, avec ses enfants, parmi les premiers à arriver dans la ville de Masisi, où un camp de déplacés internes, grossissait de jour en jour.
"Depuis octobre", explique Joséphine, "nous sommes obligés de vivre dans ces conditions difficiles. On nous a fourni des bâches, on nous a construit des latrines et des douches. Mais notre vie ici reste très dure. Les distributions de nourriture ne sont pas régulières."
Pour compenser, Joséphine et les autres membres des 2.300 foyers déplacés de Masisi cultivent de petites parcelles de terre que les locaux leur octroient. "J'y cultive des haricots, du manioc." Trois fois par semaines, cette femme, comme tant d'autres, marche pendant trois heures pour aller cultiver sa petite parcelle. "Quelquefois", explique-t-elle, "la sécurité est bonne. Quelquefois, elle ne l'est pas."
L'insécurité, pour tant de femmes qui prennent le risque de se rendre aux champs, est synonyme de viol. "Nous recevons en moyenne chaque mois, dix femmes victimes de violences sexuelles", explique Francine Banyanga Bora, infirmière en charge des violences sexuelles à l'hôpital de Masisi, soutenu par MSF. "Ce chiffre ne correspond pas du tout à la réalité. Certaines femmes ont peur de venir se faire soigner, car le viol reste tabou dans les communautés. D'autres ne savent pas qu'une prise en charge médicale est nécessaire et qu'elle existe, gratuitement, dans l'hôpital de Masisi. D'autres encore vivent dans des endroits trop éloignés, trop reculés et enclavés, sans structures médicales."
Pour ces raisons, MSF a lancé au mois de mai dernier un vaste programme de sensibilisation des femmes, à Masisi et dans quatre autres localités. Les femmes des villages sont rassemblées, et la sensibilisatrice de MSF leur explique l'importance des soins médicaux dans les 72 heures après un viol, délai pendant lequel il est possible d’administrer une prophylaxie contre le VIH/Sida.
Elle leur parle aussi de l'hôpital de Masisi où la prise en charge est gratuite. Même après 72 heures, une femme victime de violence sexuelle a besoin d'être traitée contre les infections sexuellement transmissibles. Elle les rassure également sur la discrétion totale des soins, intégrés dans le département "santé de la femme", dans l'hôpital de Masisi. Par ailleurs, des mamans-conseils sont identifiées et formées. Ce sont elles, au quotidien, qui vont continuer à transmettre le message aux femmes de la région.
L'insécurité, pour les habitants du Nord Kivu, est également illustrée par les accrochages quotidiens entre groupe armés, les balles perdues, les pillages dans les villages. A côté de Bukombo, au nord-est de Masisi, des milliers de personnes en fuite, face aux combats et à enrôlement forcé dans les groupes armés, ont créé, il y a plus de trois mois, un camp de déplacés à quelques centaines de mètres du village de Bukombo. Ils n'ont encore reçu aucune assistance. Certains, face à ces conditions de vie pratiquement insoutenables, se sont installés dans les villages alentour, parmi des familles d'accueil. Au total, ce sont plus de 1.500 ménages qui se sont ajoutés à la population locale.
"Les déplacés et les villages dits d'accueils arrivent véritablement au bout de leurs forces," explique Anna Halford, coordinatrice MSF à Masisi. "Au fil des mois qui passent, leurs mécanismes de survie, qui sont les fuites à répétition et toutes leurs conséquences, atteignent leurs limites. Ces gens sont épuisés, de plus en plus fragilisés, et donc de plus en plus en mauvaise santé."
Ces déplacements répétés et cette fragilisation ouvrent ainsi la porte à des épidémies, telles la rougeole qui touche, à nouveau, la région de Masisi. "Nous avons vacciné plus de 30.000 enfants au mois de mars," ajoute Anna Halford. "Une nouvelle épidémie a refait surface au sud-est de Masisi, et nous allons vacciner dans les jours à venir quelque 45.000 enfants."
A Lushebere, à quelques kilomètres de Masisi, le camp de déplacés fait face au marché, qui s'organise deux fois par semaines. Les denrées, les cris des commerçants, les étals de pagnes laissent croire à la reprise de la vie quotidienne, en ces lieux qui ne constituent plus une ligne de front directe du conflit.
Mais dans le service de chirurgie de Masisi, l'équipe médicale de MSF continue d'opérer des blessés par balles. Comme cet homme, blessé au poumon par un homme armé, alors qu'il retournait du marché de Lushebere.
Déplacée depuis huit mois dans le camp de Masisi, Joséphine et les autres vivent dans la débrouille, sous une bâche. Rentrer à la maison reste une utopie: "Ce serait beaucoup trop dangereux. Là-bas, les combats continuent. Mais nous ne sommes vraiment pas fiers de devoir rester ici."
MSF appuie l'hôpital de Masisi depuis le mois d'août 2007. L'hôpital compte 180 lits, qui se répartissent entre la pédiatrie, les salles de préparation aux accouchements, la chirurgie, la prise en charge des cas de rougeole, un centre de traitement du choléra et un centre nutritionnel thérapeutique, géré par une ONG partenaire. Chaque mois, 400 personnes sont hospitalisées et 4.500 consultations sont réalisées à l'hôpital et au centre de santé de Masisi, lui aussi supporté par MSF.
Un programme de soutien et de sensibilisation au traitement médical pour les victimes de violences sexuelles a démarré au mois de mai à Masisi et dans les localités de Lushebere, Kitsule, Buguri, Bukombo et M'bitsi. Un village d'accueil pour les femmes dont la grossesse présente des risques est en cours de construction. Une campagne de vaccination de 45.000 enfants autour du village de Langira, au sud-ouest, est lancée en ce moment.