Médecins Sans Frontières a redémarré des activités en Afghanistan après cinq ans d’absence. Christopher Stokes, le directeur général MSF revient d’une visite sur les projets MSF dans le sud du pays.
© Erwin van 't Land. Ahmed Shah Baba Hospital, Kabul 2009.
Dans une province comme Helmand, le bruit de la guerre résonne vingt-quatre-heures sur vingt-quatre et des problèmes ordinaires deviennent des urgences médicales. Quitter les villages pour rejoindre les villes est extrêmement dangereux et, dans de nombreuses zones, simplement impossible.
MSF vient de démarrer des activités dans le seul hôpital public encore opérationnel d’Helmand, le chef-lieu de la province Lashkargah. Au cours des dernières années, cet hôpital a reçu une aide internationale considérable. Pourtant, lors de ma visite dans les différents services de l’hôpital, j’ai été frappé par l’absence de patients. En moyenne, seul un tiers des lits est occupé. Ainsi, le matin de ma visite, seuls 40 patients étaient hospitalisés dans cette structure de 124 lits.
Pourquoi si peu de patients ? En vérité, les services médicaux fournis ont été, au mieux, inégaux. La majorité du personnel médical n’y travaille que le matin, et se rend l’après-midi pour un autre emploi dans des cliniques privées.
Les pratiques médicales sont obsolètes et les médicaments prescrits en trop grande quantité. Bien que les consultations soient gratuites, les patients sont souvent renvoyés vers des pharmacies privées pour acheter eux-mêmes leurs médicaments à des prix inabordables.
L’hôpital, loin de tourner à plein rendement, déborde pourtant de matériel médical de pointe entassé dans les entrepôts. Il s’agit de donations de différents gouvernements, via les équipes provinciales de reconstruction de la Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF) ou de l’aide bilatérale directe.
Lors de ma visite, un enfant atteint de rougeole a été emmené à l’hôpital. Sa mère nous explique que, dans son village, huit autres enfants présentent des symptômes similaires. La rougeole est une maladie extrêmement contagieuse qui, sans traitement, peut être fatale. L’enfant présentait des complications et il avait besoin d’oxygène pour la nuit.
Mais la seule machine à oxygène se trouvait dans un service de pédiatrie où la présence d’autres enfants comportait un risque de contagion élevé. L’enfant y sera quand même conduit. Dire que nous avions vu au moins six extracteurs d'oxygène mobiles dans la cave, recouverts de poussière !
Cet enfant est une victime de ce conflit et son état critique témoigne de la vie ici en temps de guerre. Il a contracté une maladie contagieuse facilement évitable parce qu’il vit dans une région déchirée par la guerre et où la couverture vaccinale est très limitée.
La mère de cet enfant n’avait pas le choix : elle a donc pris le risque de se rendre à Lashkargah, et est arrivée presque trop tard. Même après huit ans de donations gouvernementales et d’un déversement conséquent de matériel médical, l’hôpital n’est pas encore prêt à recevoir des patients et à leur offrir un traitement approprié.
Après les cinq ans d’absence qui ont suivi l’assassinat de cinq de nos collègues en 2004, MSF revient aujourd’hui sur le terrain avec la plus grande prudence, évaluant avec attention les risques encourus et les besoins. Notre seul objectif est d’aider un maximum d’habitants à survivre à ce conflit. Pour être acceptée par toutes les parties engagées dans un conflit, une organisation médicale humanitaire privée se doit d’apporter la preuve de son impartialité la plus totale et de faire clairement connaître son indépendance.
Un exemple concret : en Afghanistan et au Pakistan, nous n’acceptons aucun fonds provenant de gouvernements pour nos actions, et refusons toutes les tentatives venant d’autres acteurs de nous contrôler ou de nous diriger.
La distinction autrefois claire entre forces armées, activités de reconstruction et de développement et humanitaires est devenue très floue. Aujourd’hui, toutes les interventions d’aide, y compris les initiatives mises en œuvre par les forces armées sont étiquetées d’ « humanitaires ». Or, la différence est très claire : les organisations d’aide humanitaire comme MSF doivent chercher à venir en aide aux populations qui en ont besoin, quel que soit l’endroit où elles vivent et indifféremment du combat qu’elles y mènent.
Une organisation « alignée » (quelle que soit sa couleur politique) qui choisit son camp, entre autres, à travers les financements qu’elle reçoit, ne pourra et ne voudra pas remplir cet objectif. De plus, « rejoindre un camp » implique souvent le besoin d’une protection armée, ce qui fait de l'organisation ou de la structure qu'elle soutient une cible militaire potentielle.
Aujourd’hui, plusieurs structures de santé dans la province de Helmand ont été réhabilitées par l’ISAF et sont protégées par les troupes de l’OTAN et de l’armée afghane. Elles sont par conséquent perçues comme des cibles militaires par les groupes d’opposition.
En parallèle, les cliniques gérées par des ONG locales indépendantes laissées presque à l’abandon, ont parfois été attaquées par les forces de l’ISAF elles-mêmes, qui les prennent, à tort, pour des caches de l’opposition. Résultat : ces cliniques sont devenues un champ de bataille déserté par les patients.
Pour pouvoir reprendre nos activités en Afghanistan, il était donc essentiel de démilitariser les hôpitaux via la mise en œuvre d’une politique de « tolérance zéro » pour les armes dans les structures où nous travaillons. Nous demandons à toutes les parties – la police, les forces de la coalition et l'opposition armée – de laisser leurs armes à l’extérieur de l’hôpital.
Aujourd’hui en Afghanistan, il n’y a pas assez d’organisations capables d'évaluer de manière indépendante les besoins des populations dans les zones de conflit et d'y apporter une réponse. Dans une province comme celle d’Helmand, l’accès aux soins de santé est extrêmement limité.
L'aide, davantage politique qu'humanitaire, se heurte à ses propres limites. Elle peut déverser du matériel médical coûteux dans les caves des hôpitaux. Mais elle ne remplira jamais les lits de patients vivant dans les différents lieux de conflit.
(Carte blanche dans Le Soir, le 15 décembre 2009)