« C’est comme cela qu’on vit ici : on est censé ne pas voir, ne pas entendre et ne pas parler. Et quand la violence éclate, c’est la loi du « chacun pour soi ». C’est effrayant. ». Elena vit à Complexo de Alemão, un quartier de bidonvilles de Rio de Janeiro, au Brésil, où vivent plus de 170.000 personnes. Le bidonville d’Alemão est loin de l’image des cartes postales de Rio.
© David Prichard. Complexo do Alemão, 2009
Un dédale de ruelles escarpées et non pavées, flanquées de baraques, et entourées des barricades improvisées pour contrôler les véhicules qui pénètrent dans cette zone. Moins visible mais plus frappante encore, la violence est omniprésente dans la vie des habitants du bidonville.
Contrairement à des centaines d’autres bidonvilles de Rio de Janeiro, Complexo do Alemão est contrôlé par des groupes lourdement armés qui règnent sur le trafic de stupéfiants. Des affrontements violents peuvent éclater à tout moment, en tous lieux. Tout est prétexte à la violence, les incursions de la police comme les rivalités entre bandes.
Pourtant, même quand, en apparence, tout semble calme, des milliers de personnes comme Elena sont soumises à la loi des groupes armés et vivent dans la crainte de se trouver un jour au mauvais endroit au mauvais moment.
Médecins Sans Frontières (MSF) a démarré un projet à Complexo de Alemão en 2007, après une série d’affrontements sanglants entre les forces de police et les groupes armés. Au cours d’une intervention policière en juin 2007, 17 personnes auraient été tuées, en un jour seulement.
Les habitants, pris au piège de ces feux croisés, n’ont pas accès aux soins médicaux d’urgence. Car même quand le calme règne, les ambulances n'entrent pas dans des bidonvilles comme celui de Complexo do Alemão.
Médecins Sans Frontières met l’accent sur les activités d’urgence vitale, comme les secours et la stabilisation des patients et leur transfert en dehors de Complexo de Alemão pour une prise en charge plus pointue ou une hospitalisation.
Pour secourir ou transférer les patients, MSF a transformé une camionnette ordinaire en ambulance. Le véhicule devait en effet être suffisamment étroit pour pouvoir circuler à l'intérieur des pâtés de maisons et des ruelles.

Ce projet a également apporté un soutien psychologique aux habitants exposés à la violence, en les aidant à surmonter leurs expériences. « Les gens qui vivent ici sont censés taire les incidents et actes de violence dont ils sont les témoins. Ils sont obligés d’intérioriser ce vécu tragique. Grâce aux services de santé mentale de la clinique MSF, les personnes affectées par la violence peuvent désormais exprimer leurs souffrances et ainsi apprendre à mieux les gérer. Puisqu’elle ne peuvent en effet rien changer à l'environnement dans lequel elles vivent, » explique Douglas Khayat, psychologue de MSF à Complexo do Alemão.
Elena s'étonne encore de la façon dont elle a pu bénéficier des services psychologiques à la clinique de MSF. « C’est par hasard que j’ai appris l'existence de ces psychologues. J'avais fait un malaise à la maison et les secours sont venus me chercher. Ils m’ont ensuite transférée à la clinique MSF. Il se trouve que ma tension était trop élevée. Après m’avoir donné un médicament, le médecin m’a demandé si j’avais des soucis, » explique Elena.
« Mon mari boit beaucoup et cela me tracasse. J’ai alors accepté de rencontrer un psychologue. C’était la première fois de ma vie que je consultais un psychologue, mais je dois dire que cela m’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, je suis en mesure de mieux gérer les problèmes que je ne le faisais auparavant. »
Comme Elena, de nombreux patients sont référés vers l'équipe de psychologues par les médecins. En effet, ces patients se rendent à la clinique MSF lorsqu'ils souffrent de troubles psychosomatiques. « Cette coopération entre médecins et psychologues est capitale pour identifier les personnes ayant besoin d’une aide de santé mentale. Souvent, à leur arrivée à la clinique, les patients ont des plaintes somatiques d'origine psychologique. C'est par exemple le cas des maux de tête récurrents », explique Khayat.
Outre les troubles psychosomatiques, la dépression et l'angoisse sont les symptômes les plus souvent observés chez les adultes. Chez les enfants, on rencontre de l’agressivité, des troubles du comportement et des difficultés d'apprentissage.
Ces symptômes masquent généralement le vécu d’un épisode de violence. La moitié des patients des psychologues de MSF ont subi ou assisté à des actes de violence. Plus d’un tiers ont vécu une situation de conflit et un sur cinq a perdu un membre de sa famille.
« Vu l’atrocité des récits, nous nous attendions à voir davantage de cas de stress post-traumatique (SPT), courant chez les personnes qui ont subi un choc », explique Khayat. « Toutefois, les cas de SPT ont finalement été minoritaires ». Mais cela montre malheureusement que ces événements considérés habituellement comme extraordinaires font déjà partie du quotidien ici. Pourtant, ces personnes ne sortent pas indemnes de ces expériences, » précise Khayat.
Deux ans ont passé et MSF met fin aujourd’hui à son projet de Complexo de Alemão. « Ce projet constituait une réponse à l’urgence, et il ne devait donc durer qu’un an ou deux. Les habitants du bidonville font toujours l'objet de nombreuses pressions, de toutes parts, et la violence fait partie de leur quotidien. »
« Pourtant, le nombre d'affrontements armés et de blessés y a diminué, et il y a moins d’urgences, alors que notre projet se concentrait initialement sur celles-ci », explique Tyler Fainstat, Chef de mission de MSF au Brésil. « En outre, les habitants ont désormais accès à certains services de santé, même s’ils ne sont pas situés à l’intérieur de la communauté », ajoute-il.
Entre 2007 et 2009, l'équipe de MSF a assuré 19.000 consultations médicales et 650 interventions d'urgence à l'aide de son ambulance aménagée sur mesure. L’équipe de psychologues a assuré plus de 3.000 consultations et a vu 1300 patients, adultes et enfants.