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Série "Vies brisées": “Personne ne pourrait lui voler sa dignité”

20/07/2009

Fiona Bass est une infirmière. Elle a travaillé pour le projet de MSF à Masisi, une ville située au cœur du conflit au Nord Kivu. Elle nous raconte l’histoire d’une de ses patientes, victime d’un viol.

Série "Vies brisées": “Personne ne pourrait...Marcus Bleasdale

Ils sont venus pour l’argent. Au Nord Kivu, le temps est un des principaux luxes qu’offre une arme à un jeune homme. Le temps de traîner, le temps de poser des questions, le temps d’observer. Cette semaine-là, des hommes armés – sans aucun doute affamés et sous-payés – vaguement affiliés à un groupe, et qui avaient l’habitude de roder aux abords du village, avaient justement appris, au détour d’une conversation, que sa famille avait vendu une vache. Ils ont surveillé, et après une petite enquête, ont élaboré leur plan d’attaque.

Ils ont frappé le vendredi soir. Ils ont battu son père, crié aux garçons de dégager loin, très loin,  et demandé à la mère laquelle de ses filles serait la plus appétissante. Après l’argent et tout ce que la famille possédait, ils s’appliquèrent à voler la vertu de la fille, en faisant le plus de bruit possible pour que tout le village l’entende.

Alors qu’ils se succédaient pour la violer, l’un d’entre eux cria: « On t’a vue, ma sœur, on t’a regardée. Plus personne ne voudra de toi maintenant. » Ils sont finalement partis ; elle s’est essuyée et a enlevé le sang. Ils ont tiré en l’air. Son père pleurait. Il n’y avait nulle part où aller pour trouver de l’aide.
Le jour suivant, elles sont allées travailler dans les champs avec une amie. Elle avait mal mais ne voulait pas rester chez elle. Alors qu’elles rentraient chez elles, le groupe d’hommes l’attendait pour se moquer d’elle. « On espère que tu ne parleras pas, ma sœur. On ne voudrait pas devoir brûler ta maison. On ne voudrait pas devoir tuer ta mère. Est-ce qu’on a assez frappé ton père ou va-t-il parler? » Les filles ont couru le reste du chemin jusqu’à la maison et puis, elle a pris une décision.

Nous l’avons trouvée seule dans l’église. Notre clinique mobile se rend deux fois par semaine dans le village voisin, avec des infirmières formées pour donner une assistance psychologique et tous les médicaments et vaccins nécessaires pour traiter immédiatement les femmes et les enfants victimes de viol – nous sommes préparés, nous avons appris à l’être. Elle avait demandé à sa mère de venir la voir ce matin-là pour savoir si nous avions accepté sa demande.
Une fois sa décision prise, elle a quitté la maison et dormi deux nuits dans l’église, seule, sans eau ni nourriture. Les villageois lui ont demandé si elle avait besoin de quelque chose. De derrière les portes, elle leur a répondu qu’elle voulait juste être seule. Nous l’avons traitée pour minimiser les risques de contamination au VIH, nous l’avons vaccinée, nettoyée et nous lui avons donné des calmants. Après, nous avons écouté.

Elle a parlé des heures durant, versé des larmes en silence, calée sur sa chaise, les mains autour des genoux. Le ton de sa voix était régulier et calme. Nous avons accepté qu’elle vienne à Masisi, dans notre village d’accueil pour femmes vulnérables, et ce, assez longtemps pour persuader les hommes armés qu’elle avait été abandonnée et ainsi lever la menace qui pesait sur sa famille. En s’exprimant et en cherchant de l’aide, elle voulait les convaincre de son silence et retrouver sa dignité, nous a-t-elle expliqué. Ils ne leur feraient pas plus de mal que ce qu’ils avaient déjà fait.

Ainsi, malgré leurs efforts pour l’intimider, la manipuler et la rabaisser, elle a montrer une présence d’esprit et une force qui me font penser que personne ne pourrait lui voler sa dignité. Elle est la raison pour laquelle nous pouvons et nous devons parler du viol – parce que c’est notre caractère qui devrait nous définir, pas ce qui nous est fait, et c’est le courage, tel que le sien, qui garde unies les communautés, que les violeurs tentent précisément de terroriser et de détruire.

Bien sûr, je connais l’impact que ce viol aura sur elle, la façon dont il l’affectera, dont il menacera de briser sa vie. Elle y pensera tous les jours. Mais si nous partageons ces histoires afin de réellement comprendre les conséquences d’un viol dans une zone de guerre – comme il fragmente la société, famille par famille – alors nous pouvons aider les communautés à se reconstruire en faisant prendre conscience aux victimes qu’elles ne sont pas seules à vivre ces expériences tragiques. Les victimes de viol sont les réalités quotidiennes d’un conflit perverti. On ne doit pas en avoir honte, les laisser seules ou à la dérive.

Cette histoire fait référence à des événements qui ont eu lieu en février 2009. Dans la ville de Masisi, MSF gère un hôpital de référence de 170 lits et soutient un centre de santé. MSF dirige également plusieurs cliniques mobiles dans de nombreux endroits isolés de la région.

Pendant cinq semaines MSF donne la parole aux personnes ayant subi des violences sexuelles. Dans différents pays, l'organisation gère des projets dans lesquels elle offre une aide médicale  psychologique et sociale à des hommes, des femmes et des enfants. En mars dernier, MSF a publié le rapport "Vies Brisées" sur les violences sexuelles dans le monde.

L'histoire de Rosa (Colombie)

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